Pérégrinages (1988-1998)
Comme le titre l’indique....
Rubens Tia
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Sommaire!
1.Pétition radioactive 3
2.Les collinards 11
3.Philosophie de trottoir 16
4.Trottinade politique 19
5.Bistrot nucléaire 25
6.Pédalage assisté 30
7.Le couloir des symboles 36
8.Le musée des ascenseurs 38
9.Le musée du rendement 42
10.Univers sonore 58
11.L’homme en marche pour la complexité 73
12.Monopoly 79
13.Service national 81
14.La fontaine 85
15.Tapis volant sur deux roues 89
16.Le drône 91
17.Décollage vertical 96
18.Apprendre à apprendre 101
19.Col à ski sous la lune 109
20.La MIR 111
21.L'avantage d'une lentille 114
22.Désert arrosé 116
23.Question d'heure 122
24.Astromologie 125
25.Ordinater les choses 134
26.L'autre monde derrière la porte 141
27.La cave 146
28.Sextant d'époque 152
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1.Pétition radioactive
Quand Gravetou avait débarqué
dans son bureau avec à la main
un tract à peine lisible, il était
plongé dans un article sur
l’évasion des droits d’auteurs par
la photocopie. En levant les yeux
sur le papier que lui tendait son collègue, il pensa que c'était
justement une ènième photocopie de photocopie. Le papier
figurait le mauvais dessin d’un coureur à pied sur fond alpin
invitant à une prochaine course à l'assaut de la montagne de Lure.
Un court instant, il imagina dans le peloton des coureurs un petit
homme en redingote noire, tout époumonné, poursuivant le
peloton de coureurs, brandissant le tract à la main en criant
“photocopies illicites, course illégale”.
Gravetou, de son coté, jetait un oeil sur l'article! à propos des
droits d'auteur .
- J’ai lu ce truc. Ah ! l’heureux temps des copistes du Moyen-Age.
A l’époque, les droits d’auteur n’effleuraient personne, mais les
idées ne circulaient pas. Aujourd’hui, les droits d’auteurs
engraissent plusieurs générations d’héritiers et les idées sont
presque à tout le monde.
Il enchaîna sur le piratage informatique et sur l’hypocrisie des gros
éditeurs de logiciels qui, aujourd’hui, dénoncent les copieurs,
ceux-là mêmes qui, hier, assuraient par ce biais l’autopublicité de
leur produit. Puis, sans transition, il demanda:
- Alors, tu la fais ?
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Originale, cette course de Saint Etienne les Orgues jusqu’en haut
de la montagne de Lure. Mille mètres à monter en quatorze
kilomètres. Manach aimait courir en montant, trouver le rythme
juste, et y rester, à un poil de la suffocation paralysante, avec la
récompense d’une descente guillerette, tous les muscles
moulinent dans un état second. Mais là, point de descente,
l’arrivée était en haut, un peu frustrante. Il manquait
d’entraînement, mais le défi lui plût autant que la perspective de
participer à ce qu’il voulut appeler “un petit événement de
naturopathie sociale pour la promotion d’un arrière-pays de
caractère”.
- Va pour le tourisme sportif !
Gravetou, satisfait de son recrutement, attrapa une chaise,
signifiant qu’il avait encore quelque chose à dire.
- Il y a une pétition qui circule contre les essais nucléaires à Tahiti,
mais je ne sais pas où la trouver.
Ca sentait l’écologie aujourd’hui. Manach s’aperçut qu’il était en
retard, qu’il n’avait pas encore pris la mesure de cette gaulloiserie
sur le retour médiatique. Les années précédentes, le feuilleton de
l’été avait Tapie dans le rôle principal. Cette année, c’était la
bombe, une bombe aux multiples facettes, qu’on pouvait imaginer
comme ces boules réfléchissantes dans les discothèques. Sur fond
de l'intense musique médiatique, on pouvait chercher d’où
provenait chaque éclairage. Gravetou, lui, se souvenait que c’était
un point précis du débat des présidentielles. A gauche, les experts
estimaient inutile de faire de nouveaux essais, au vu des
possibilités de simulation. A droite, les experts affirmaient que la
simulation nécessitait des compléments d’expérimentation.
Curieusement, personne ne s’occupait de l’essence même d’une
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bombe atomique, à savoir que toute guerre, fût-elle atomique, ou à
coup de mines anti-personnels, consacrait l’indignité de quelques
uns sur les souffrances de tous les autres.
Greenpeace aidant, beaucoup de requins s’essayaient à récupérer
l’événement comme support publicitaire pour une multitude de
causes politiques et commerciales. Avec Jurassic Park, on pouvait
vendre des dinausaures en plastique, avec quelques bombes
nucléaires au pays des Vahinées, fussent-elles souterraines et
inoffensives, on pourrait sans doute mieux vendre du vin
australien en Angleterre ou des parfums d’un fabricant français
antinucléaire au Japon. C’était bien sûr du rédactionnel tout cuit
pour une fin d’été; les tabloīds avaient au moins dix pages assurées
chaque semaine; le journal de 20 h, qui s’essoufflait sur l’ex-
Yougoslavie avait là une bonne bannière.
Gravetou ne voulait pas s’arrêter à ces perversions. Pour lui, la
bombe était une arme de plus à l’arsenal du monde contre lui-
même. Il fallait dire non, c’était une question de dignité humaine.
Manach se tordait les neurones. Il se retrouvait dans "l’écologie de
la décision", nouvelle expression le mot écologie se retrouvait à
l’ombre d’un autre mot bien plus terrible encore, la décision. Bien
pratique pour dissoudre la mauvaise réputation de l’écologie
politisée et politicienne, bien pratique aussi pour éviter de
décider..., car l’écologie de la décision voulait que l’on pèse celle-ci
à l’aune de ses conséquences dans l’immédiat comme dans le
futur,! dans le proche comme dans le lointain, dans l’individuel
comme dans l’universel.
Il aurait voulu réfléchir en scientifique, mais il en avait perdu les
bases. Il se consolait en pensant que les vrais scientifiques, eux,
n’avaient guère plus que quelques équations de Maxwell ou
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d'Einstein mais pas de véritables certitudes face à cette équation
terre à terre: le monde a besoin d’énergie et l’énergie nucléaire
obtenue par fission en est une forme. Il faut en gérer les déchets, il
faut résister à la cupidité du lobby militaro-industriel et aux
éventuels milito-politiques fous du monde à venir. Il faut aussi
compter le risque d’accident majeur, où, en quelques minutes, on
peut tuer autant d’hommes que le charbon n’en a grisouté depuis
qu’il fait de l’électricité.
Il admettait, au contraire de Gravetou, rebelle et pessimiste, que
l’homme avait une conscience de plus en plus grande qui lui
permettrait sans doute de créer et conduire sans trop d’erreurs
une formidable puissance à la satisfaction de tous ses besoins
civils. Il en doutait quant aux besoins militaires.
Le lointain avenir le chiffonnait cependant. Sachant que toute
l’énergie produite se termine en augmentation de chaleur, il
doutait qu’une planète entièrement nucléarisée dans une
consommation électrique à l’américaine puisse conserver bien
longtemps l’état de fraîcheur du monde d’aujourd’hui. C’est
pourquoi il s’intéressait à l’énergie solaire sous toute ses formes,
directe, éolienne ou chlorophyllienne.
De là aux essais nucléaires.... Comme beaucoup, il pensait que si la
France remettait la bombe sur le tapis, elle pourrait inciter
d’autres pays à un nouvel éveil au nucléaire militaire. De plus, la
dissuasion, qui ne peut être éternelle ne peut fonctionner que
fasse à un adversaire parfaitement identifié.
Gravetou remit sa question sur le tapis:
- On se la trouve, cette pétition ?
Il savait maintenant que Manach, assis face à lui, pivoterait d’un
quart de tour et l’inviterait à regarder sa lucarne babillarde.
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Manach avait appelé son ordinateur le Titanic II. Il avait repris ce
nom célèbre et maudit pour ne pas oublier que l’informatique
était un gigantesque iceberg qui conduirait au naufrage tout un
pan de la société. L’histoire lui donnait raison d'une autre
manière: la partie immergée de l’iceberg informatique se révélait
considérable.
Le modem couina. Manach leva un index eurekien, ou eurekiste,
ou eurekeur,... signifiant par qu’il venait d’avoir une idée, un
vague souvenir. Le temps de se connecter au forum d’Internet
il se souvenait avoir vu quelque chose du genre, et, à l’écran, une
liste de tous les thèmes abordés dernièrement apparût. Gravetou
ricana:
- Tu te crois malin !
Il ne parlait pas l’anglais, mais il en savait suffisamment pour voir
que cette liste n’était pas dans la langue internette.
Manach montra la liste. Son doigt s’arrêta sur une ligne l’on
pouvait lire “nucleaj testoj”. L’expéditeur de l’avis était un chinois
de Taīwan. Clic, le Titanic fit savoir qu’il partait chercher le
message au Japon. Il revint avec une pleine page que Manach
traduisit rapidement à Gravetou. Le message se terminait en
donnant l’adresse électronique l’on pouvait signer une pétition
internationale. Re-clic sur un petit mot en bleu et, en quelques
secondes, Manach obtint le texte de celle-ci, écrite en espéranto et
en anglais. Délaissant le texte anglais, il préféra traduire la version
esperanto, car il la savait plus précise. A la fin de la pétition, un
texte en bleu appelait à signer.
Gravetou regarda son compère, incrédule. Des espérantistes sur
Internet ! Il se rendait à l’évidence, l’espéranto était encore bien
vivant, Manach ne lui avait pas raconté des blagues. Qui plus est, à
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Taīwan et au Japon ! Et tout ça sans sortir d’un bureau, en
quelques secondes !
- Alors, on signe ?
Gravetou avait eu l’initiative, il lui revenait de la concrétiser. Il
opina du chef. Clic sur le texte en bleu. Le questionnaire arriva du
Japon. Extraordinaire, cet hypertexte il suffit de désigner un
mot pour obtenir une information possédée par un ordinateur
quelque part à des milliers de kilomètres !
Nom, prénom, âge, sexe, adresse, fonction. C’est parti. Manach,
puis Gravetou, faisaient partie des protestataires. Dans les
commentaires, ils avaient rajouté qu’ils se sentaient, en tant que
français, d’autant plus honteux, qu’ils venaient de découvrir dans
la presse française que la France était devenu le premier
exportateur d’armes aux pays en voie de développement. Pas de
quoi pavoiser quand on habite au pays du 14 Juillet 1789. En tout
cas, Manach et Gravetou tombèrent d’accord pour trouver à la
parade militaire du 14 Juillet 1995 un goût de décalage. A quoi bon
une si belle et coûteuse armée pour quatre ans d’impuissance en
ex-Yougoslavie et devant les centaines de milliers de civils morts
au Rwanda.
D’un clic, on revint au forum des espérantistes. Manach s’amusa à
surfer d’un message à l’autre en traduisant à chaque fois.
L’éclectisme des espérantistes était remarquable. Manach expliqua
qu’il avait surfé dans d’autres forums culturels en français et en
anglais afin d’en comparer les contenus. On pouvait observer la
différence de maturité de ces babillages par écrit. On perdait
rarement son temps à lire les messages que les espérantistes
s’adressaient entre eux. Bien sûr, une petite moitié des messages
concernait la langue elle-même, portant sur d’infimes détails
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autant que sur la philosophie linguistique, chose naturelle chez les
tenants d’un outil de communication entre les peuples. L’autre
moitié ne parlait pas des choses de l'espéranto, mais étalait les
richesses humaines, de Bahia à Saint Pétersbourg, de l’économie
de la coca à la spiritualité confucéenne. Plusieurs messages
concernaient les essais nucléaires français. Tous étaient acerbes et
dénonçaient l’arrogance et l’inconséquence française. Les
messages des français se faisaient rares et évitaient le sujet.
D'ailleurs, pour éviter d’être pris à partie, Manach, depuis quelque
temps, s’abstenait de participer activement à ce forum en y
envoyant ses propres informations ou ses réponses. Il pensait que
d’autres français en faisaient autant. La seule fois il s’était
manifesté pour rechercher l’adresse de l’association espérantiste
des cyclistes, il avait reçu une réponse se terminant par une
question sur sa position quant aux essais nucléaires. Dans sa
réponse, il avait seulement remercié son correspondant pour les
contacts proposés, sans répondre à la question qui le prenait à
partie. Maintenant, il pourrait au moins ajouter un post scriptum
indiquant qu’il devenait signataire de la protestation
internationale.
Deux ou trois jours plus tard, Manach vérifia le poids de leur deux
signatures. Il trouva dans sa boite aux lettres électronique le
message d’un australien qui demandait l’autorisation de traduire
et de publier les commentaires rajoutés aux deux signatures. Il se
fît la réflexion que le peuple du Net était plus sérieux que ses
correspondants du Ministère qui ne prenaient jamais la peine de
répondre à ses courriers. Au moins, sur ce réseau, on lit et on
réagit. Pour combien de temps encore. Etonnant qu’un système
aussi vaste et aussi performant n’ait pas encore été récupéré au
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profit de l’intelligentsia financière. Il se souvenait de la vitesse à
laquelle le Minitel avait réussi à gonfler les factures téléphoniques
des particuliers et des entreprises bien au-delà des espérances de
ses concepteurs, pour des services la plupart pourtant bien
inconsistants. Le Net pourraît promettre immensément plus: des
foutaises payantes par tous, payantes pour un, ou de l’humanisme
pour chacun comme pour tous.
!
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2.Les collinards
A midi, Manach avait retrouvé Gravetou et Chaloco pour un
footing hebdomadaire dans la colline. Curieusement, cette heure
de footing était aussi une heure de babillage. A l’instar des grosses
fortunes qui règlent leurs
affaires au golf, les collinards
avaient l’occasion d’échanges
informels. Tant qu’ils pouvaient
parler, ils savaient que leur
course n’était qu’un simple
exercice d’endurance sans
fatigue. Certains jours, lorsque
l’un d’eux commençait à
raconter ses fantasmes sans
intérêt, les autres accéléraient
ostensiblement le rythme afin
de mettre le radoteur hors
d’haleine. Inévitablement, la fin
du parcours sentait l’écurie et
toujours l’un d’eux déclenchait
un sprint revanchard ou de
violente domination. Celui qui
gagnait était alors traité avec le
mépris qu’on peut avoir pour celui qui ne sait pas se contenir. Le
gagnant d’opérette se rengorgeait alors, connaissant bien la feinte
perfidie de ses détracteurs jaloux.
On reparla alors de la course à la Montagne de Lure, chacun
lançant aux autres tous les défis de la terre. Manach jugeait les
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grandes jambes de Chaloco inadaptées à une course de côte.
Chaloco répondait de biais à l’attaque en prétendant que Gravetou
ne pourrait hisser ses 85 kilogs jusqu’au sommet.
- 85 kilogs de muscles, monsieur !
- Du muscle ou du lard ?
Monrovia et Claire les avaient rejoints, semant un brin de panique
d’où émergea vite une galanterie peu naturelle. Que faire d’autre
que de laisser ces dames les doubler, les laissant pendant quelques
instants à un joli spectacle, queues de cheval, fesses et jambes
fines. Du coup, l’on courut plus vite, laissant encore échapper
quelques expressions coquines et le regret de ne pas pouvoir
suivre les donzelles.
Dans son silence forcé par l’allure, l’intrusion des filles avait
déclenché quelques souvenirs imagés de sa dernière course. Il
revoyait quelques unes de ces sportives montant allègrément la
Gineste ou dévalant à plaisir la descente sur Cassis, jolies jeunes
femmes se sachant jolies, short et maillot moulant, ou dans
l’élégance, ou tout simplement dans la simplicité. Plaisir de la
course, sensation impalpable de faire partie d’un grand corps de
plus de 10 000 cellules, chenillant bigarré dans les ressauts des
Calanques. Sensation appuyée de faire partie d’un tout,
intensément plus vivant et libre que le tout des passagers d’un
métro. Chacun pour soi, et Marseille-Cassis pour tous. L’espace de
quelques milliers de foulées, la jeune fille, le grand-père, le
légionnaire, l’informaticien, inconnus contre inconnus, ont un
coeur en commun.
Etait-ce un rêve, cette course ? Levés dans la nuit, découvrant
d’abord Cassis encore endormie, monter dans un car-navette qui
nous amène au départ, dans un joyeux brouhaha de tous les coins
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de France, débarquer face au stade Vélodrome de Marseille, dans
une foule de jambes nues, sentir le vivier de l'aire de départ se
remplir, attendre en flottant que la course s’ébranle et s’élancer
joyeux, coureurs devant à perte de vue, coureurs derrière, coureurs
de tous les cotés. Spectateurs ébahis, orchestres sur les trottoirs,
saxo égrénant la mélodie de circonstance “... ton sourire et ta
beauté, Méditerranée”. Et la course qui s’élève, dominant peu à
peu la plus belle baie du monde, celle de Marseille - l’avez-vous
vue, cette baie, depuis la Gineste, du coeur même de Marseille, en
montant à la Bonne-Mère, en revenant du Chateau d’If, depuis
Callelongue, depuis l’Airbus qui vous atterrit à Marignane, du haut
du paquebot qui vous débarque de Corse! ou d’Agérie, ou par
derrière, depuis le Col Sainte-Anne ou depuis le Garlaban ?
Marseillais, vous avez un trésor, ne le perdez pas. Jetez à la mer ces
hideux hangars de béton et cette voirie qui souillent le parvis de la
Major, implosez quelques tours, et roulez ... en vélo électrique.
Vous garderez votre trésor et la tête haute -
- Oh ! Ca va pas,non !
Le rêve se termina par deux embardées. L’une de Manach qui
s’engageait machinalement dans un carrefour, l’autre d’un couillon
d’automobiliste en avance d’un pastis et en retard d’un repas. Un
peu d’effroi des deux cotés, sans plus. La route et la rue ne sont
plus ce qu’elles étaient, faciles à partager, insouciantes,
dialoguoilleuses - dialogantes ou orgueilleuses, non: gouailleuses -
On a bien chercher à parquer les footingeurs dans les stades, les
industrieux dans les zones industrielles, les gens peu huppés dans
les ZUP, les acheteurs aux hypermarchés, mais rien à faire, le
footing ne veut pas tourner en rond, les techniciens veulent courir,
les acheteurs veulent faire des courses, alors, il faut bien partager,
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les pneus et les pieds sur le même bitume. Les trottoirs, ah oui !
les trottoirs, pas faits pour les chiens ! Essayez donc, vous, de
courir sur un trottoir...Pas fait pour les chiens ? Non, faits pour les
crottes, les poteaux - c’est fou le nombre de poteaux - les sucettes
de pub, les tables de cafés, les arbres, quelques vélos rescapés et
enchainés et évidemment bien sûr les voitures, celles qui
stationnent, celles qui livrent, celles qui sortent du garage et les
poteaux, encore les poteaux, ceux qui veulent empêcher les
voitures de monter sur les trottoirs et les gens d’y marcher. On en
recausera.
Enfin, ici, la question ne se pose pas, la route n’a pas de trottoir et
tous les chemins ne mènent pas à la douche. La route, il faut donc
la prendre, avec le fatalisme d’un japonais attendant le prochain
tremblement de terre.
Dans sa rêverie, Manach s’était laissé distancé par ses deux
compères. Il força l’allure et s’en trouva fort satisfait. Son corps
répondait avec bonheur à ses sollicitations. C’était un de ces
instants de plénitude comme il les recherchait dans le sport,
endomorphines et météo sympathique aidant, soleil ni lourd, ni
frais, vent nul, mer belle sans doute.
Alchimie étrange, qui pousse un homme à vivre l’harmonie de ses
muscles au long d’un long et constant effort. Aux premieres
foulées, on s’épie soi-même, on s’ausculte, on s’observe: ne pas
allonger, ne pas époumonner, brider jusqu’à la pointe
d’énervement, brider jusqu’à oublier comment pousser le corps
entier depuis cette position de la jambe à peine fléchie, pied à plat,
dans l’infime attente de l’impulsion abdominale qui s’en va
rayonner, bras et cuisses synchrones mais opposés. Action-
réaction, bras contrant la cuisse ou cuisse contrant le bras. Plus
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que le bras d’ailleurs, tout le torse se mobilise dans l’inconscient
effort d’aider la cuisse à installer l’appui sur la rotule du genou,
puis sur la cheville. Le complexe ressort est comprimé, il se détend
pour aller là-bas....Où ? Là-bas, dans un mécanisme inconscient,
obscur, fragile, mais efficace.
Il rattrapa ses collègues à l’entrée des vestiaires, au moment
Chaloco racontait qu’un gars qu’il avait rencontré à Millau pour
les 100 kilomètres faisait le marathon en deux heures et vingt neuf
minutes et que ses entraînement se passaient à 17 kilomètres à
l’heure, comparaison désolante avec la dizaine de kilomètres qu’ils
venaient de faire en un peu moins d’une heure. Les dieux du stade
sont bien haut !
Manach pesta une fois de plus contre le crachin breton tiède qui
sortait des pommes de douche et qui ne mouillait pas. Economies
de bouts de chandelle, là où un bon jet puissant devrait remuer les
sangs et les muscles. Le directeur, l’architecte ou le sous-fifre
chargé de la construction du vestiaire avaient-ils seulement déjà
fait un peu de sport pour comprendre l’intérêt d’une douche
tonique. A chaque fois, Manach repensait à la plage de Biarritz, au
massage tonitruant des vagues déferlantes qui le roulaient en tous
sens et d’où il sortait requinqué.
!
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3. Philosophie de trottoir
La veille, au journal de 20 heures, on avait eu droit à un court
reportage sur les 100 kilomètres de Millau, où, pour la première
fois, un homme avait réussi à courir cent kilomètres en moins de
sept heures. Le meilleur des collinards qui l’avaient fait deux ou
trois ans auparavant n’avait pas réussi moins de dix heures et
trente minutes. Lexploit en
f a i s a i t d o n c rêver plus d’un,
ave c me s u r e cependant. On
imagina que cet o b s c u r
professionnel de la course sur
route, célèbre le temps d’un
ash télévisé, d e v a i t p o u r
c e t t e g l o i r e é p h é m è r e
sastreindre à un minimum
de six heures d’entrnement
qu o t id i e n et que tout bien
pesé, on la lui l a i s s a i t , s a
g l o i r e . U n e h e u r e d e
trottinade trois f o i s p a r
semaine était l a r g e m e n t
suffisant pour une petite gloire intime et personnelle, égoiste
pourrions-nous dire, en tous cas privilège à savourer en songeant
aux pauvres debout-assis derrière leur bureau des villes
irrespirables.
Les collinards commentaient l’événement tout en trottinant. La
diététique, la muscul, le lièvre, le rythme, le col de Tiergue, à passer
deux fois, les ravitaillements, les massages, les habitants de Millau.
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On fit même un peu de philosophie. Manach avait lu - s’il avait lu,
cela était pouvait être vrai - que des bonzes thibétains avaient été
vus en un endroit le soir, et le matin de l’autre coté de la montagne
à quelques centaines de kilomètres. Possible ? Mais alors notre
héros flashement télévisé pouvait aller se rhabiller. Manach
déploya alors une des théories dont il avait le secret, comme quoi,
le record du monde était une affaire d’habitude. Un nouveau
record du monde dûment estampillé ne pouvait être qu’un record
très proche de l’ancien. Si notre coureur avait fait ses 100 km en 4
heures, le monde entier, sauf peut être les bonzes thibétains, aurait
crié à la machination, tant le monde entier avait été habitué aux
limites officielles. Les coureurs eux-mêmes, professionnels ou non,
ne pouvaient que considérer le record du moment que comme un
sommet hors de portée, sauf à témoigner de grands dons et d’une
farouche volonté déjà médiatisés. Manach prétendit qu’on se
laissait ainsi hypnotisés par le poids des limites communément
admises, qu’en fait ces limites étaient plus le résultat d’une
nécessité. Si l’on commençait à bafouer ne serait-ce qu’une seule
de ces limites, la cohérence du monde risquait d’en prendre un
sacré coup. Il était donc important de laisser les bonzes thibétains
dans leur montagnes. Il valait mieux douter de l’observation
rapportée, sous peine de remettre en cause Jeux Olympiques,
Championnats du monde et monde tout entier. Manach, lui était
prêt à cette remise en cause, rêvant d’un monde magique et
heureux il pourrait voler comme un mouche, nager comme une
crevette, ou tordre le cou aux spéculateurs et exploiteurs de toute
sorte.
“fausse réfutation”
- allez, va ! T’es un poète, montre nous, cours, vole.
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Joignant gestes et paroles, les collinards l’entourèrent en battant
des bras comme des ailes.
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4. Trottinade
politique
Le lundi qui suivit la course
Marseille-Cassis, Manach eut un
réveil pénible. La nuit, il avait été
réveillé par la fulgurance d'une
crampe. En trois secondes, il
s'était retrouvé debout sur le lit,
cherchant désespérément le
moyen de faire passer cette
étrange douleur. La douleur qui
vous pince est aigue comme le
son d'un ensemble de fifres désaccordé. La douleur d'une crampe
est à l'opposée, du coté des bassons et contrebasses. Une
conscience de son corps, de sa jambe, comme si! c'était soudain la
jambe de quelqu'un d'autre qu'on vous avait greffé, tellement on
ne saurait imaginer qu'on pût cette sorte de mal.
Et cette envie de dormir, inassouvissable devant la douleur.
Comment décontracter ce muscle qui ne veut rien entendre,
comme si la jambe était d'un bord politique opposé au vôtre.
Bouger le doigt de pied, la cheville, soulager la jambe, la laisser
pendre, mettre le pied sur le sol froid. Rien n'a l'air d'agir. Il
faudra plusieurs minutes pour que le muscle vous engueule de
l'avoir trop secoué. Et cette envie de dormir, même debout...
Au matin, Manach avait accusé sa nuit. Au café, la radio avait
débité ses informations. Le lundi elle sont toujours un peu plus
graves. Pas comme le dimanche, il semblerait que seuls les
journalistes sportifs existent. Non, le lundi matin, on apprend les
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catastrophes du samedi et du dimanche et les cogitations des
politiques pendant leur week-end. Pas brillant, Messieurs. Cette
fois-ci, il avait compris que la plupart des français étaient comme
anesthésiés par la chose politique. Le premier ministre avait eu le
front de se présenter à Bordeaux aux municipales. Pour Manach, le
maire d'une grande ville devait être un homme totalement
disponible physiquement et intellectuellement. On ne prend pas
la mesure de la vie de sa ville sur la foi de quelques rapports écrits
et d'entretiens entre deux vins d'honneur avec quelques adjoints
techniciens. La ville est une entreprise, il faut lui insuffler ses
cadences, ses méthodes, son équilibre. La ville est bien plus
encore, elle est à la fois le moteur et le réceptacle de l’humanisme
de chacun de ses citoyens. Tâches écrasantes pour celui qui s’y
donne, d’en connaître et sentir toutes les vieilles pierres, les élans
du coeur, les misères et les grandeurs, de l’arpenter la nuit de fête
en fête comme de bouge en bouge, de beautés bourgeoises en
taudis, tâches indispensables, qu’un maire ne saurait déléguer, de
porter la fierté d’une ville dans ses faubourgs, dans ses campagnes
et beaucoup plus loin encore, dans ses gemellités.
Les collinards, que Manach avait lancé sur le sujet à la trottinade
du midi, étaient d’accord. Ils se sentaient eux aussi un peu blousés,
sentant combien plus écrasante encore pouvait être la fonction de
premier ministre. Ce n’est plus une ville qu’il faut faire vivre, c’est
un pays, cent mille fois plus riche - et plus pauvre - Un premier
ministre qui prend le loisir d’un second, voire d’un troisième
métier comme celui de chef de parti, ne peut être qu’un élu sans
scrupules. Que pouvait-il donc bien se passer dans la tête des
électeurs bordelais pour admettre une situation aussi artificielle ?
Pérégrinages (1988-1998) - http://ertia2.free.fr - page /20 155
Gravetou et son esprit pisse-vinaigre suggéra qu’en ces temps
difficiles la fonction de premier ministre était éphémère. Ce futé
d'homme politique l’avait certainement eu cette pensée, de se
réserver un bon fauteuil pour ses vieux jours, vu la longévité
habituelle de la charge de maire.
Qui s’offusquerait ? Les élus, dans le vertige du pouvoir, ne
risquent pas de remettre en cause un système qui les protège. Les
électeurs ne peuvent qu’être d’accord avec les élus qu’ils ont
installés dans les fauteuils décisionnaires.
Les collinards étaient partagés sur le cumul des mandats. On
ressortit le classique argument du maire profitant de sa position de
président du conseil général pour asseoir la puissance sa ville dans
le département, les exemples fameux des petites villes devenues
grandes pour avoir eu un maire ministre, sans s’apercevoir que ces
arbres cachaient la forêt. Chaloco rappela doctement la statistique.
Seule une poignée de communes, les plus grosses bien sûr,
pouvaient bénéficier du jeu des cumuls de mandats. Cercle vicieux
l’aménagement du territoire n’a guère sa place. Il rappela aussi
qu’un mandat protégeait l’autre, le clientélisme de l’un profitant à
l’autre lors des élections, et lycée de Versailles.
Chaloco avait une théorie radicale, dont il mesurait l’utopie avec
tristesse. Un seul mandat, une seule fois. Les collinards le
rabrouèrent bruyamment. Comme d’habitude, il les laissa!
s’époumonner dans leurs petits arguments puis expliqua que cette
solution avait quelques avantages. Le clientélisme personnel
disparaitraît, sans doute remplacé par un clientélisme de parti,
plus diffus et plus changeant. En effet, les partis se verraient ainsi
contraints de faire porter leur flambeau par des hommes et des
femmes d’un inégal charisme. Mais ce qui apparaissait à Chaloco
Pérégrinages (1988-1998) - http://ertia2.free.fr - page /21 155
comme le grand avantage de cette solution, c’était son aspect
didactique. Le nombre d’hommes et de femmes investis d’une
responsabilité publique serait largement multiplié. Ces hommes et
femmes, une fois leur mandat terminé, pourraient témoigner, sans
calcul, de leur expérience auprès de leur entourage, faisant ainsi
progresser globalement la notion de citoyenneté. On pourrait ainsi
entendre plus souvent un grand-père raconter à son petit-fils
comment il a conduit la vie de la cité. On pourrait enfin avoir un
système de formation des élus, une école pour élus, pourquoi pas ?
Ne trouvez vous pas qu’elle manque aujourd’hui ?
Chaloco reparla de statistique en disant que le risque d’erreurs de
conduite serait mieux réparti sur un grand nombre d’élus
différents.
- Le dinausaure, quand il se trompe de route, ça laboure large. Le
sanglier, ça fait moins mal.
L'image porta. On parla de hordes de sangliers, puis de hordes de
dinausaures. Puis on en vint au tyranausaure, genre Mobutu,
Duvalier, Marcos, Pinochet...
Chaloco provoqua encore en proposant un mouvement politique
dont le seul but serait d’inciter à voter pour les seuls candidats
ayant clairement à leur programme une loi contre tout cumul et
contre toute protogation d'un mandat.
- parce que tu crois aux programmes ?
- alors pourquoi tu votes ?
- "votez pour moi, je ferai le reste !"
- les vertus qu'il faut pour se faire élire sont les vices de ceux qui
sont élus.
Une vague d'anarchisme secoua le peloton.
Pérégrinages (1988-1998) - http://ertia2.free.fr - page /22 155
On en vint à la transparence politique. Chaloco raconta les
conseils municipaux, auxquels il lui arrivait d’assister le premier
jeudi de chaque mois à partir de 18h et jusque tard dans la nuit.
On voyait bien, dans ces assemblées, que l’information du public
était réduite à sa plus simple expression, soit quelques lignes
seulement pour des enjeux parfois énormes, et que le débat était
déjà clos au moment du vote.
Chaloco imaginait une méthode moderne assez simple, qui
obligeait simplement les élus à la discipline d’une bonne
construction de l’information dès le début d’une nouvelle affaire.
Il avait ainsi inventé le néologisme de “résumique”, qu'il avait
défini comme "procédé altruiste d’organisation des connaissances
d’un domaine".
Les autres avaient rigolé. Mais Chaloco, imperturbable avait
continué son exposé.
Un élu doit avoir le souci que tous puissent rapidement accéder à
tous les arguments du projets, arguments de la majorité comme
arguments de l’opposition, estimations financières, enjeux pour la
collectivité, etc...
- ouais, ça devrait être sur Internet
- ouais, et c'est que la résumique s'applique. C'est simple: un
gros dossier doit être résumé dans un petit dossier, le petit dossier,
on le résume en quelques pages, qu'on résume en quelques lignes,
qui elles-mêmes se résument en un titre de quelques mots, lui-
même condensé en un mnémonique bien pratique.
Chaloco fut on ne peut plus clair:
- Celui qui fait pas ça, c'est un con ! Et si c'est un élu, c'est un
pourri !
Pérégrinages (1988-1998) - http://ertia2.free.fr - page /23 155
Il lui paraissait évident que le responsable d’un projet qui ne
s’astreint pas en permanence à cette discipline pouvait être crédité
de tous les maux, à l’inverse d’un animateur consciencieux et
honnête qui sait la nécessité de replacer constamment son projet
dans un univers de transparence et de communication.
Chaloco en mesurait pourtant l’utopie, tant le pouvoir se fonde sur
la culture du secret et de la rétention de l’information. C’est
pourquoi Internet lui plaisait. Le réseau mondial avait acquis sa
noblesse, sa qualité et son succès justement sur ces bases de totale
transparence, coordination et collaboration gratuite.
Dépassant l’utopique, Chaloco imaginait bien un journal
municipal basé sur le principe, qu’il appelait “Journalicité”, dont le
nom faisait ressortir la licité de la démarche, un zeste de laīcité et
bien sûr la notion de cité.
Ce journal se situait autrement qu’un périodique l’information
d’un jour, d’une semaine ou d’un mois se dissout dès le numéro
suivant. Journalicité proposait un accès thématique aux
informations de la cités, constamment remises à jour, non par des
journalistes chargés de la pêche à l’évolution, mais par les
promoteurs de chaque projet. Ainsi, tout texte voté en conseil
municipal, général, régional, et pourquoi pas national, européen
ou autre serait connu dans sa dernière mouture, résumé à
plusieurs niveaux et assorti des avis et commentaires des uns et
des autres.
- le jour ça sera comme ça, on aura plus Charlie Hebdo, quelle
tristesse...
Le débat n'eut pas lieu, on arrivait au vestiaire. La politique y est
taboue.
!
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5. Bistrot nucléaire
Manach arriva dans le village
un peu trop tôt. Il avisa un
bistrot campé sur une jolie
place. Le patron avait eu
l’intelligence de monter une
véranda sur l’arrière,
s’ouvrant directement sur la
rivière. Il s’installa dans cette
atmosphère un peu vieillie et
sans luxe. Quelques montants
un peu rouillés, dix fois
repeints, des frondaisons déjà
odorantes en cette fin d’hiver.
Au-delà de la rivière,il apercevait les grosses tours des
condenseurs de la centrale électrique, d’où sortait une fumée
lymphatique et trompeuse.
Le patron lui avança une bière. Il était seul client. Manach engagea
la conversation en demandant depuis quand cette centrale
fonctionnait. Le patron répondit curieusement. Ce n’était pas une
réponse de patron de bistrot. Il y avait dans la manière d’amener
ses informations une odeur à cheval entre un questionnaire d’un
institut de sondage et une présentation technocratique.
Oui, il avait repéré les dômes de béton, qu’il savait abriter le coeur
des réacteurs nucléaires. Oui, il savait que la rivière avait un rôle
dans le processus. De fil en aiguilles, il finit par savoir que le
patron était un ancien ingénieur concepteur de la centrale qui
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avait trouvé dans sa reconversion une façon de contempler
quotidiennement son enfant. Manach le laissait parler, content
d’en savoir un peu plus sur l’histoire de l’énergie atomique et sur
sa place aujourd’hui dans l’environnement.
Le patron parla statistiques en annonçant que la production
d’énergie électrique par la technique nucléaire était celle qui
pouvait annoncer un taux d’accidents tout à fait négligeable à
comparer avec les accidents des mines de charbon ou de la
production pétrolière. Il compara aussi la sévérité des contrôles
entre le nucléaire et le chimique. La science savait déceler des
traces infimes de radioactivité alors que la plupart des pollutions
chimiques ne sont décelables qu'à des taux déjà dangereux pour
l'homme.
Manach lui répondit Tchernobyl, sans toutefois avancer un chiffre
qu’il ne connaissait pas. Il savait simplement que le nombre de
cancers que l’on pouvait attribuer à cet accident majeur avait l’air
d’augmenter d’année en année. Comme la droite politique
commençait à parler d’une possible privatisation d’EDF, Manach
rajouta que le jour seul le meilleur profit serait le moteur des
centrales nucléaires, on pourrait imaginer que les coûts
d’entretien finiraient par se réduire peu à peu. On n’arrêtera les
centrales de moins en moins souvent pour des impératifs de
rentabilité, on prendra des risques sans trop le dire. Manach
pensait qu’il était malsain de confier le pouvoir d’une colossale
énergie à un système la morale et le bonheur humain ne font
pas le poids en face de l’avidité des actionnaires.
Bien sûr, Tchernobyl ne pourrait plus se reproduire au vu des
précautions que l’on prend aujourd’hui. Il rappela qu’il restait
encore de nombreuses centrales, un peu partout dans le monde,
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la probabilité d’un accident majeur restait élevée. Pour preuve
les dépenses importantes que faisait EDF pour convaincre les
Etats de fermer rapidement leurs centrales dangereuses, sachant
bien qu’un autre Tchernobyl aurait l’effet d’un coup d’arrêt sur le
programme nucléaire français. Il avait lu quelque part qu'un
réacteur civil ne pourrait jamais exploser comme une bombe, ce
qu'il aurait aimé vérifier car il lui semblait qu'une réaction en
chaîne incontrôlée engendrait la même libération brutale
d'énergie quelque soit le niveau initial de confinement de la
charge. Les explications que le patron se crût obligé de lui fournir
lui parurent embrouillées. Il se promit d'approfondir le sujet.
On enchaîna sur le lien incontournable entre le nucléaire civil et
le nucléaire militaire. Le pouvoir du feu nucléaire entre les mains
d’un fou, c’est aussi une autre probabilité de ce que l’on pourrait
appeler pudiquement un accident. encore, le rôle exact que le
nucléaire civil jouait dans l'approvisionnement du combustible
militaire lui paraissait obscur. Il savait seulement que la
production du combustible nécessitait des installations lourdes et
complexes que les fous de la terre ne pouvaient pas se payer, tout
au moins hors d'un contexte maffieux.
Restait le problème des déchets nucléaires. Pour la première fois,
on avait affaire à des déchets contre lesquels la nature avec le
temps ne pouvaient pas faire leur office, du moins à l’horizon de
quelques milliers d’années.
Manach, qui aimait à imaginer, était tombé sur un confrère.
Ensemble ils se proposèrent des solutions de comptoir du
commerce. Envoyer les déchets dans l’espace, droit devant,
destination l’infini.
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En fait Manach n’en avait pas vraiment après l’énergie nucléaire. Il
était d’accord avec Rabelais quand Gangantua écrivait à Pantagruel
que “... puisque, selon le sage Salomon, Science sans conscience
n’est que ruine de l’âme...”. Il ne cita pas la suite “il te convient
d’aimer et servir Dieu...”, car elle s’inscrivait dans une autre
époque. Il pensait que de même que l’homme avait inventé le
chemin de fer ou l’avion, et qu'il était venu à bout de bien des
dangers, il pouvait aussi bien inventer la maîtrise du feu nucléaire,
fission ou fusion. Le problème lui semblait plus loin. Fournir
l’énergie à satiété pouvait être un but en soi, mais, en imaginant
que les 10 milliards d’hommes en fasse un plein usage, combien
de calories supplémentaires la terre entière pourrait-elle alors
gérer sans se mettre en péril ?
On pourrait certes imaginer aussi d’expédier ces milliards et
milliards de calories en trop dans l’espace, vaste programme pour
nos technocrates, combat pour une fois fédérateur de tous les
hommes crevant de chaud, utopie certainement. Ce que Manach
affirma en tout cas, c'est que les choses obèses ne sont ni agréables
ni rentables. Et l'énergie nucléaire lui semblait bien être une
chose obèse de tout le zimbrecque dont elle doit s'entourer.
On en vint à parler des alternatives. Bâtir un monde de
déplacements virtuels, qui remplaceraient nombre de ces
déplacements ennuyeux que le monde professionnel génére,
redéployer les mégalopoles en petites centralités urbaines ceux
qui y travaillent et ceux qui y vivent sont les mêmes, inventer le
vitrage isothermique et la lumière froide, populariser l’usage du
vélo électrique rechargé à l’énergie solaire, faire sauter à la bombe
puante les hypermarchés...
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Le système libéral ne semblait pas propice à la limitation des
besoins énergétique. Il lui faut au contraire que l'énergie facile
ouvrent de nouveaux horizons de consommation, sans se douter
que le champ du possible et le champ du complexe vont de pair,
en même temps que la complexité augmente la dépendance et
donc la fragilité. On pouvait cependant rester optimiste, car depuis
que l'homme est homme, son appréhension du monde a grandi
dans maîtrise d'une énergie de plus en plus grande. Soyons donc
heureux et souhaitons que l'électricité soit un facteur de
développement de la personne partout sur la terre.
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6. Pédalage assisté
L'oncle de Manach arriva enfin.
- L'homme est capable de tout
inventer, mais j'attends toujours
qu'on fasse des pneus pleins. Ca
devrait pas être compliquer, de
trouver un polymère, une mousse
qui fasse souple et dur à la fois
comme un pneu. Bonjour mon
neveu ! Tu vois, j'ai crevé, ça fait
partie des joies du vélo et ça m'a
mis en retard. Voilà ton cadeau, un
Di Blasi démontable et, bien sûr électrique.
Il expliqua qu'un vélo à petites roues n'avait pas forcément un
mauvais rendement. C'était une question de pneus et de
suspension. Minimiser la surface de contact et surmonter sans
effort les irrégularités de la route. Certains y arrivent mieux que
d'autres.
L'oncle avait voulu ce lieu de rendez-vous pour que Manach
respire un peu l'air d'un village, lui qui! ne jurait que la ville, et
bien sûr qu'il essaie le vélo sur les dix kilomètres qui séparaient le
village de sa maison.
L'oncle prit la voiture et le neveu le vélo. Sur la route, Manach se
prit à chanter Montand bicyclette". C'est vrai, il pédalait sans
effort. Sympa, l'oncle, je l'inviterai à l'Opéra.
Séduit par l’engin, il l’adopta pour tous ses trajets en ville. A la
première pluie, il avait fouiné en vain dans plusieurs magasins, à la
recherche d’un imperméable fonctionnel et élégant. Il trouva une
Pérégrinages (1988-1998) - http://ertia2.free.fr - page /30 155
sorte de parka, qu’il abandonna très vite, tant elle était raide. C’est
au hasard d’un voyage en Hollande qu’il dénicha dans un
magasion de sport une sorte de gabardine longue dans un tissu
cybernétique, comme il disait, la transpiration sort sans que la
pluie ne rentre. Transparent, ample en bas, souple au dessus de ses
habits classiques, le vêtement lui laissait une bonne liberté de
mouvement pour pédaler. Avec la casquette et les mouffles
assorties, il n’avait pas trop l’air d’un zombie. Les gens ne se
retournaient pas sur son passage. Le petit moteur électrique de
200 watts, entraînant la roue avant un peu comme un Solex,
suffisait amplement à lui épargner un effort violent dans la côte
des Thermes ou lorsque le vent d’ouest prenait en enfilade le
boulevard Bahamontès. Il trouvait génial de faire les quatre
kilomètres qui séparaient son appartement de la maison de ses
parents en moins d’un quart d’heure, sans avoir eu l’impression de
vraiment pédaler. La batterie, amovible, ne pesait que trois kilogs
et demie et sur un aller et retour, elle ne se déchargeait qu’à
moitié. Il la rechargeait chez lui en rentrant.
Quelques mois auparavant, il avait pensé à un vélomoteur. Mais le
bruit, le casque, la saleté, les problèmes mécaniques, la lourdeur...
Il était resté fidèle au tramway. Bien sûr, c’est un peu rigide le
tramway, mais, allez savoir pourquoi, ça reste plus sympa que
l’autobus qui fait un peu éléphant chez les flamants roses. Le
tramway, c’est là, sur ses rails et pas ailleurs, même la sacro-
sainte bagnole le comprend. Le tramway est là comme un arbre est
au bord du chemin, comme l’eau est dans le lac. L’autobus est
comme un gros qui pue et qui bouge comme un rhumatisant.
Quand on imagine un autobus à l’arrêt, on voit le vieux monsieur
ou la jeune maman avec son gamin qui peinent pour monter les
Pérégrinages (1988-1998) - http://ertia2.free.fr - page /31 155
deux grandes marches. L'autobus, c'est pour eux et pour quelques
jeunes scolaires, on dirait qu'il n'est pas pour les autres.
Manach aimait bien ses tramways, ça donnait l’impression d’aller
vite, de ne pas s’arrêter une éternité à chaque halte, d’accélérer et
de freiner en ligne droite et non pas dans des manoeuvres qu'il
avait baptisées rigolotes, vu qu'elles se passaient au travers des
rigoles et des caniveaux, mais qui n'étaient pas si rigolotes que ça
pour les passagers et le chauffeur. Ca n’a l’air de rien, mais c’est
peut-être ça qui fait la différence. C’est vrai aussi, que le tramway
est toujours plein comme il faut, jamais bondé, jamais désert,
souvent une tête connue, une jolie fille, un grand beur sympa, la
petite vieille qui connaissait l’oncle. Le tramway, c’est un quartier
qui bouge, c’est un morceau de ville, qui va et vient.
Le vélo, c’est pas mal, mais on a toujours besoin d’un peu de
courage. Dans la côte, on mettrait bien pied à terre...un peu
ridicule, non ! Encore que, moi j’en vois, de ces petites gens, qui
s’arrêtent et continuent à pas lents en poussant leur engin
jusqu’en haut de la côte. Moteur électrique, madame Calgon ! Vous
verrez, le chemin de la colline vous paraîtra tout plat et la bise
mauvaise deviendra brise. Et puis dans la descente, on peut aussi
aller vite, mais pourquoi pas descendre doucement, sans user les
freins, simplement en rechargeant un peu la batterie.
Alors un vélo électrique, génial. Un petit bol d’air vivifiant,
silencieux et sans sueur. Surtout que c’est bien foutu: ça vous aide
jusqu’à 25 km/h, pas plus, règlementation oblige, faut que ça reste
un vélo. 25 km/h c’est bien, n’allez pas croire. Vous, oui vous qui
êtes dans votre voiture, essayez donc de faire plus de 20 kilomètres
en une heure avec un vélo de course. Essayez donc aussi de faire
avec votre voiture 25 km en une heure en ville. Désolé, le vélo
Pérégrinages (1988-1998) - http://ertia2.free.fr - page /32 155
électrique arrivera avant vous. En plus, il faudra vous garer, payer
encore, marcher à pied. Allez, ne mentez pas, je lis dans vos
pensées, vous le méprisez ce vélo électrique. Il vous énerve. Il n’est
pas à la mode. Alors....
Manach, qui parlait avec fougue de sa trouvaille, avait essuyé
nombre de ricanements et de quolibets. Face à cette adversité, il
s'était fait provoquant et avait baptisé son vélo électrique le vélo-
citoyen. Il avait même envoyé une lettre circulaire aux journaux et
aux ministres, en jargonnant à dessein, comme marque d’un secret
mépris pour les hommes de pouvoir à qui il s’adressait sans
illusion. Dans son plaidoyer, il parlait du vélo-citoyen comme
“d’une médiation à la convergence des technologies nouvelles
économes d’énergie et de l’obligation politique de repenser le
transport et la ville comme des creusets d’une convivialité
aujourd’hui bien mise à mal par l’impérialisme automobile”.! Ca
l'avait soulagé, mais il pressentait bien que le vélo et le vélo
électrique ne gagneront leur bataille qu’à la force des jarrets du
peuple.
Depuis, Manach s’était mis à réfléchir sur l’urbanisme avec un oeil
neuf, l’oeil d’un cycliste indigné.
Ah ! Municipalités avides d’automobiles, vous avez voulu en
bouffer de la bagnole, avec vos couteux parkings de centre ville,
vos rues élargies et vos trottoir étroits, vos deux fois deux voies à
grand débit.! Vous en avez l’indigestion. "
La première chose à faire, c’est de mettre tous les élus sur des
vélos, des vélos électriques bien sûr. Qu’ils comprennent bien ce
que doit être une ville agréable aux cyclistes. Ce jour-là, nul doute
que beaucoup de services techniques municipaux auront une
cascade de réprimandes sur le dos. Ces plaques d’égouts qui
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dépassent, ces trous et ces mauvaises jointures laissés par un
mauvais rebouchage de tranchée, des places de stationnement qui
bloquent un itinéraire cyclable, des détours de cent mètres et plus,
pour satisfaire l’exigence incroyable d’un riverain - un ami du
maire précédent dites-vous-! L’élu, rendu plus attentif à la
circulation dont il est comptable, éveillera ses soupçons en
découvrant le nombre effarant de bagnoles capables de tourner
pendant une demie-heure dans un même quartier pour trouver
enfin un stationnement au plus près de leur bistrot favori.
L’élu à vélo - électrique - aurait sans doute un autre oeil pour
constater l’indigence des commerces de proximité et le mal fait
par les hypermarchés dont il avait signé les permis de construire.
En commercant d’un coté, en faisant du sport de l’autre , en
administrant ailleurs, en logeant là-bas, en travaillant loin, la ville
est devenue productiviste à défaut d’être conviviale. Il ne nous
reste plus que la télévision pour pleurer, la télévision pour faire du
vélo par procuration à l’époque du tour de France, la télévision
pour regarder le cinéma du pauvre. Allez, monsieur l’Elu, quittez
votre limousine avec chauffeur et visitez vos quartiers sur deux-
roues, payez des vélos de fonction à vos employés municipaux,
remettez les hirondelles sur une bicyclette électrique plutôt que
sur un scooter dans dans une folle voiture clignothurlante.
Votre police sera plus proche et vos électeurs mieux policés.
Le vélo électrique avait entraîné Manach vers des horizons
nouveaux. Il avait d’abord proposé à la SNCF une activité
touristique particulière “Train+vélo électrique”. Tu prends le train.
Tu descends à Trifouillis-les-touristes tu as réservé un vélo
électrique. Tu t’en vas de colline en colline ou de chateau en
chateau. Sur la route, tu peux changer ta batterie déchargée contre
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une batterie pleine chez des pompistes, des hotels, des restaurants,
des chambres d’hôtes, des gens du dimanche quoi. Et roulez petits
touristes, en chantant Montand, à bicyclette.
La SNCF n’avait pas répondu
!
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7.Le couloir des symboles
Le corridor se transforma soudain en une galerie surprenante tant
par sa forme que par sa décoration. Sur une trentaine de mètres, le
visiteur traversait une série de sections cylindriques, carrées,
trapézoīdales, en parallèlogrammes,
hexagonales, décalées les unes
derrière les autres, formant ainsi des
petites marches inégales toutes de
t r a v e r s e t d e s r e d e n t s su r le s
m u r s , q u i f a u s s a i e n t l a
perspective. Il était v r a i m e n t
i m p o s s i b l e d ' é v a l u e r l a
longueur de cette galerie qui, malgré
tout ressemblait bien à un couloir.
Q u a n t à l a décoration, ell e
consistait en une s é r i e d e f r i s e s
courant d'un bout à l'autre de la galerie,
sans aucune horizontalité, montant du sol pour orner le plafond,
épousant les redents, se croisant l'une l'autre. Trois frises puisaient
leurs motifs dans la mythologie grecque et donnaient à l'ensemble
une ossature forte de leur fond noir cassé et de leur figurines
ocres. La frise égyptienne affichait ses hiéroglyphes colorés selon
une spirale assez relevée qui s'interrompait à chaque frise croisée.
En contrepoint du hiéroglyphe égyptien venait la calligraphie
chinoise tamponnée sur une traduction en espéranto qui assurait
la continuité de la fresque. La frise philosophique proposait dans
un univers pastel aussi bien du texte que du symbolisme,
entrecoupées de scènes ironiques tirées du folklore de Rabelais,
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de la Fontaine et de Voltaire. Le vampirisme introduisait le groupe
dédié à la métaphysique. Cette frise se terminait bien évidemment
par une évocation du monstre du film "Alien".
Il avait fallu plus d'une heure pour déchiffrer ce couloir du
symbole, dans une bousculade tantôt bon enfant, tantôt pédante,
accentuée par la profonde irrégularité du sol. Chacun s'approchait
pour lire, s'éloignait pour voir, heurtait une marche ou son voisin,
revenait en arrière pour vérifier certaine continuité historique. A
certains endroit, l'architecte facétieux avait transformé le sol en
gomme, de telle sorte que l'on s'imagine marcher sur le pied de
quelqu'un. Quelques microphones cachés captaient soudain les
commentaires de l'un ou de l'autre et l'amplifiait bruyamment à
disposition de tous, en l'entrecoupant de quelques rires
sardoniques. Le résultat était que les visiteurs arrivés au bout de la
galerie avaient fini par devenir totalement muets ou alors ne
prononçaient qu'un début de phrase, soudain conscients de
l'espionnage et de la publicité dont ils pouvaient être la victime.
Manach commençait à comprendre pourquoi le copain de
Chaloco, spécialiste de l'art égyptien et aveugle, lui avait dit:
- Toi, tu as besoin d'aller là.
!
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8.Le musée des ascenseurs
La galerie débouchait par un sas tournant très particulier, qui
obligait chaque visiteur à monter dans une nacelle, à agripper une
poignée fixée au mur afin d'ébranler la nacelle qui commençait
alors à descendre lentement dans un mouvement hélicoīdal, alors
que, à l'opposé de l'axe, un godet
transparent rempli d'eau fluorescente
montait en contrepoids. A l'arrivée, la
nacelle s'immobilisait un instant. Le
visiteur, en quittant cette espèce de
balançoire, soulageait celle-ci qui
remontait alors, tandis que le godet,
vidé aux trois quarts redescendait.
Cet ingénieux système introduisait à
une cave où s'enchevêtraient caisses et
bouteilles, tonneaux de vin et fûts de
bière, exactement comme on peut
imaginer la cave d'un bistrot parisien. Le visiteur était convié à
prendre place sous un arceau de fer, gothique. Cet arceau,
astucieusement solidaire du monte-charge l'on prenait place,
perçait, en s'élevant, la voûte qui s'ouvrait alors à deux portes sur
la collection d'ascenseurs, que l'on découvrait dans un hall
gigantesque.
Impressionnant ! On l'avait prédit. Impressionnant comme on
l'avait dit.
- Tu verras, t'as beau imaginer plein d'ascenseurs, t'arrives, c'est
autre chose.
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Regard irresistiblement capté par l'un ou l'autre de ces yoyos
silencieux, puis par celui d'à coté, passage d'une hypnose à l'autre,
attirée par le soudain crissement d'une grille qu'on ouvre ou
qu'on referme, le cou tordu vers un ciel de tramways galactiques et
belle époque.
L'architecte l'avait voulu, un plafond tantôt noir brouillardeux
chaque nacelle peut se perdre, tantôt aveuglant comme un ciel
d'été.
Ascenseur banal, aveugle, dont on ne voit que le chiffre des étages
augmenter ou diminuer, sans aucune imagination ni poésie, dans
l'incolore et l'inodore et le sans saveur d'un immeuble
bureaucratique; ascenseur krade, tagué, à l'odeur de vomi, pour
banlieue de violence ; lift groomé, un groom noir sans doute, pour
hôtel de luxe ; ascenseur ancillaire du milliardaire proxénète qui
vous permet de bloquer entre deux étages le temps d'entreprendre
la liftière en noir, tablier blanc ; ascenseur parlant le liftier vous
annonce le rayon de la lingerie féminine ou celui des vélos ;
ascenseur particulier, l'on ne monte que seul ; ascenseur
d'extérieur, monté à l'intérieur, totalement vitré, même au
plancher, avec ventilateur type Marilyn Monroe.
Portes de saloon, systèmes à double porte, à triple porte, imposé
par une obscure commission de sécurité dans un des premiers
gratte-ciel d'Anderlecht.
Ascenseur en anneau autour de la cage d'escalier qu'un trafiquant
excentrique s'était "trafiqué" comme il aimait à le répéter ;
ascenseur à double suspente, se balançant comme un téléférique ;
prototypes posés sur un vérin télescopique hydraulique central, à
vis sans fin centrale, à contrepoids liquide, à crémaillère, à treuil
électrique incorporé ; premier ascenseur à vapeur ; ascenseur
Pérégrinages (1988-1998) - http://ertia2.free.fr - page /39 155
construit pour le Titanic et qui avait échappé à son mauvais sort à
cause d'une grève des ouvriers d'un verrier vénitien mécontents
des frasques de leur patron avec! trois de leurs femmes. La cabine
d'ascenseur avait en vain attendu ses glaces vénitiennes et pour
finir, avait été livrée au chantier naval! le jour même du naufrage
du Titanic. Le contremaître chargé de l'aménagement intérieur
avait refusé la livraison, qui avait alors vogué dans l'autre sens
jusqu'à Venise ou le patron verrier, dépité, l'avait fait monté dans
son vaporetto personnel, puis l'avait lèguée à sa mort au musée des
ascenseurs.
Suivait l'exposition d'une multitude de systèmes de sécurité
imaginés pour amortir les chutes brutales, ainsi que la maquette
d'un ascenseur suspendu à un élastique, simulant l'élasticité des
cables, illustrant la difficulté d'un arrêt précis au bout d'un grand
trajet.
Pour sortir du grand hall, il suffisait de prendre un escalier
mécanique en montagnes russes qui vous menait en haut d'un
jardin saississant, en espaliers sur 50 mètres de hauteur, avec une
maquette au 1/10 d'un ascenseur transportant alternativement un
bout de la rivière d'en bas avec péniche emprisonnée pour le
coller à la rivière d'en haut. Toujours en haut de la colline la
grande tour et la grande roue d'un ascenseur de mine, repeints par
vengeance de fleurs aux couleurs éclatantes.
On pouvait descendre la colline en péniche. La descente
s'effectuait dans un enchantement grandissant, en découvrant,
derrière chaque espalier une vingtaine de reproductions des
statues des rues des capitales de toute l'Europe.
On devait ces reproductions, deux cent cinquante six au total, au
mécénat d'un consortium pétrolier qui voulait montrer que le
Pérégrinages (1988-1998) - http://ertia2.free.fr - page /40 155
pétrole pouvait aussi participer à la culture. En effet, les statues
étaient faites d'un polymère dérivé du pétrole. La sculpture était le
résultat d'un procédé entièrement automatique il suffisait de
fournir quatre photos d'un objet sous des angles différents. La
machine analysait les photos pour! déduire les cotes de la
sculpture dans les trois dimensions animait alors un un pistolet
déposant à toute vitesse une pâte à durcissement rapide. L'objet
prenait alors forme, du bas vers le haut, reproduisant fidèlement
l'objet quadruplement photographié.
Le général turinois dirigeant encore la bataille du haut de son
cheval fauché en plein élan avait ainsi été reproduit en moins de
soixante dix huit minutes, alors que le Zouave de l'Alma n'en avait
pris que trente deux.
Les statues avaient alors été plongées dans un bain de gelcoat
blanc. En fait, c'était la nuit que l'ensemble faisait le plus d'effet et
rappelait cette vision fugitive d'un bain de minuit à la lumière
indécise d'un lampadaire, les corps nus se détachaient
blanchement de l'eau noire, sans que l'on distingue autre chose,
même pas le sable de la plage, lui-même dans l'ombre de la jetée.
Monde d'ivoire et d'ébène, monde de statues vivantes et de néant
de la nuit, vision intemporelle.
En sortant, Manach avait repensé au copain de Chaloco, l'aveugle.
Il essaya d'imaginer comment un aveugle pouvait se représenter ce
qu'il venait de voir. Lumières, perspectives changeantes. Il aurait
dû faire l'expérience de fermer les yeux dans l'ascenseur.
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9.Le musée du
rendement
L'aveugle avait aussi parlé d'un autre
musée, celui du rendement. Avec
Chaloco et son copain et puis Gravetou,
ils s'étaient amusés et avaient!! abouti à
un dialogue surréaliste, joyeuseté de la
langue française , heureusement
intraduisible:
- Demandez-moi le rendement de la
Tour Eiffel
- Certainement ! Voilà: "Pouvez-vous me
dire quel est le rendement de la Tour
Eiffel ?"
- Comme vous le savez, la Tour Eiffel rendit un grand service
lorsqu'elle marqua de sa naissance l'exposition universelle.
- Elle rendit Paris encore plus célèbre
- Sûrement, elle rend bien dans le paysage
- On peut dire qu'elle rend gai son ciel gris
- A-t-elle un bon rendement quand au nombre de visiteurs ?
- On s'en rend compte surtout aux vacances
- Quand tant d'enfants s'y rendent
- Pour çà, cette grande dame nous rend bien ce qu'on lui a donné
- D'en haut, elle rend bien Paris
- Qui le lui rend bien
!
En fait de rendement, Manach avait depuis toujours été sensible
au gaspillage, mais plus il vieillissait, plus il en comprenait la
Pérégrinages (1988-1998) - http://ertia2.free.fr - page /42 155
relativité. Il avait eu l'impression, dans l'un de ces âges un peu
radicalisant que chacun vit au sortir de l'enfance, que l'activité
humaine n'était qu'un immense gaspillage. Alors qu'il suffisait
sans doute qu'une petite partie de cette activité soit rationalisée
pour que tous les hommes mangent à leur faim et soient heureux
sous un toit familial. Aujourd'hui, il comprenait que ce
mouvement brownien, cette ruche désordonnée qui s'ingénie à
faire compliqué, avait donné des Tour Eiffel, des Titanic, des
Rimbaud, des artistes, des penseurs. Et, qu'au bout du compte,
cette agitation empêchait les portes du monde de se refermer sur
un bonheur immobile et trop étroit. Il dénonçait cependant avec
force et conviction la contrepartie de cet univers gaspilleur les
hommes vivent moins loin que le bout de leur nez et qui
aboutissait trop souvent à des guerres fraticides, à bafouer les
dignités humaines. Il résuma sa pensée d'une phrase: "Fallait-il
vraiment Hiroshima pour que l'on puisse vivre un jour de
l'électricité nucléaire ?".
La queue aux guichet leur avait déjà semblé bien longue, mais
Manach et Gravetou, toujours bavards ne s'en étaient guère
inquiété. Au bout d'un certain temps, ils s'aperçurent que la queue
n'avançait que très doucement et qu'il leur faudrait encore
longtemps avant de découvrir ce nouveau lieu à la mode. Le Musée
du Rendement. Personne n'aurait parié un tel succès, pour une
exposition si éphémère et faite au fil de fer et au bout de ficelle. Et
pourtant, on en était là: une invraisemblable queue digne du
Louvre, et qui n'avançait pas. Pour conjurer le sort, ils en vinrent à
parler du rendement de l'exposition. Visiblement, elle n'avait pas
le rendement d'un couloir de métro il y avait certes moins de
chose à voir, à faire ou à penser. Le rendement en nombre de
Pérégrinages (1988-1998) - http://ertia2.free.fr - page /43 155
visiteurs tenait plus de la percolation que de la turbine
hydroélectrique. La percolation, ça c'est un truc intéressant.
Prenez un sac de lentilles, des lentilles du Puy si vous voulez,
mettez-les dans la passoire, mettez la passoire sous le robinet, l'eau
traverse. Comprimez bien vos lentilles, l'eau passera toujours avec
facilité. Mais prenez du café, moulu bien fin, trop tassé, vous
attendrez longtemps le jus comme si le café était étanche. Et
pourtant, au microscope, on pourrait vérifier que les particules de
café, aussi fines soit-elles, ne sont pas vraiment collées les unes aux
autres et qu'un petit lutin courageux et astucieux pourrait bien
s'infiltrer dans les interstices jusqu'à traverser toute la couche de
café. Le mystère, c'est que l'eau, elle, n'y arrive pas, manque
d'astuce ou de courage, les physiciens vous le diront. Prenez la
place de la Bastille, un soir du 14 Juillet, regardez ce groupe de
joyeux drilles qui s'en viennent à l'assaut de la colonne. Trop de
monde, trop de monde, le groupe se disloque, va, vient, recule, se
perd, se retrouve. Avant longtemps, ils renoncent, ils n'ont pas
percolé. Les physiciens vous diront pourquoi, qui ne dansent pas
le 14 juillet, qui ne connaissent des bals popu que les films de
Renoir et leurs guinguettes en bord de Marne.
La queue n'avançait qu'à tâtons. On tâtait, on tâtait sans y faire
attention les gens de devant et puis quand on sentait que les gens
de devant nous échappaient, alors on avait peur du vide, que l'on
remplissait aussitôt. Attention, le vide d'une queue est un
pléonasme impossible.
Le silence s'installa dans cette promiscuité provoquée! et stoīque,
planait un même slogan: "Transmissions - Traductions".
Manach venait de se l'inventer en pensant au rendement de
l'exposition en termes de transmission du savoir
Pérégrinages (1988-1998) - http://ertia2.free.fr - page /44 155
- Oui, on devrait pouvoir mesurer le rapport entre l'état des
connaissances du visiteur moyen, avant l'exposition, et l'état de ses
connaissances, après.
Question tortueuse, en convint-il avec lui-même. Cependant, il
continua sa réflexion, car le rendement lui semblait aussi une
histoire de traduction. Manach se mit à penser tout haut en
expliquant à Gravetou que le mot rendement évoquait
généralement un problème d'énergie. On met du soleil d'un coté,
on recueille de l'eau chaude de l'autre coté.
- Sur chaque carré de gazon d'un mètre de coté, le soleil apporte
chaque seconde que Dieu fait sans nuage quelque chose comme
mille Watts. Vous voyez, un petit radiateur. Le gazon va bien rendre.
Mais laissons à Dieu ce qui est Dieu et rendons aux hommes ce
qu'ils ont bâti - décidément, Y était dans une phase métaphysique
en verve - et regardons combien de Watts les hommes vont
pouvoir mettre dans leur douche en construisant des cellules
photovoltaīques. Cent cinquante petits Watts au mieux des
technologies du jour. On aura ainsi traduit le soleil en douches
chaudes avec un rendement de quinze pour cent.
Gravetou acquiesca en disant qu'il savait tout celà. Il accorda qu'il
fallait bien aborder les histoires de rendement par une référence
connue mais qu'il voulait parler du rendement autrement qu'en
termes d'énergie. Traduire un texte de l'allemand vers l'italien avait
affaire avec le rendement. On pouvait dire, au sens propre du
terme qu'un texte allemand pouvait être assez bien rendu en
italien. Le rendement s'intéressait ici à la qualité de la
transmission des concepts exprimés d'une langue dans l'autre. Un
contre-sens, un faux sens, l'introduction d'une ambiguīté, une
altération conceptuelle, l'omission d'une nuance, étaient autant de
Pérégrinages (1988-1998) - http://ertia2.free.fr - page /45 155
pertes dues à la traduction. C'était sans doute difficilement
mesurable, quoique !
Evidemment, Manach, en bon espérantiste, en vint à souligner le
bon rendement de la langue internationale en la matière. Nombre
de fois, il avait trouvé ou construit le mot juste pour s'exprimer en
espéranto, alors que la traduction vers l'anglais l'obligeait souvent
à la périphrase, à la référence au contexte, pour être sûr que le
résultat serait compris sans ambiguīté. Quant au rendement
économique, il y avait là l'évidence, à comparer le temps nécessaire
pour apprendre l'une ou l'autre langue. Ils discutèrent sur les
chiffres. Il fallait 150 heures pour savoir parler l'esperanto contre
1500 heures pour savoir parler l'anglais. Manach se rappela la
dizaine d'heures de cours qui lui avait seulement fallu pour lire,
sans même l'aide d'un dictionnaire, la revue espérantiste "El
popola Chinio", écrite par des chinois. Il se rappela que Tolstoī
avait lui-même appris l'espéranto en quelques heures. Bien sûr, il
fallait un bon peu de pratique pour arriver à le parler
couramment. L'occasion fait le larron,... quand le larron se crée
des occasions.!
La queue à l'entrée devenait un peu moins bon enfant. On avait
l'impression qu'un trop grand nombre de privilégiés coupaient à
cette attente interminable, à voir tous ces gens, membre de
sociétés savantes ou amis des hommes politiques, s'avancer avec
un carton à la main et s'engouffrer dans le musée avec un air
important. Tous ces gens-là retardaient la queue d'autant. Manach
et Gravetou s'échauffèrent un peu sur le sujet. La liberté d'accès
aux musées à l'heure de son choix pouvait être un bon principe,
mais en l'occurrence, le temps passé dans la queue relativisait
fortement cette liberté. Face au problème, ne pouvait-on pas
Pérégrinages (1988-1998) - http://ertia2.free.fr - page /46 155
imaginer un système de réservation à distance de son heure de
visite. Les agences de voyages, le Minitel, Internet, le téléphone
font très bien l'affaire pour les théatres. Les grandes expositions
devraient suivre. Sans doute avait-on jugé qu'une longue attente
contribuait au succès de l'affaire. Voilà bien une compromission
commerciale comme tant d'autres. "Messieurs les organisateurs,
qui méprisez tant vos visiteurs, encourrez notre mépris !".
Deux heures plus tard, toute bile évacuée, nos deux amis
s'enfonçaient dans les profondeurs du rendement.
"Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme" était la
phrase d'accueil.
L'exposition avait en fait été réalisée par tous les lycées techniques
de France, avec une économie de moyens étonnante. Le résultat
avait donné l'engouement que l'on sait. Une presse unanime à
saluer les réalisations, à découvrir absolument, etc...
Ils laissèrent vite de coté le principe de Carnot dans son abstraite
nébuleuse, sous une cloche de verre,il y avait là le manuscrit de
Monsieur Carnot, prince de la théorie lors de leur lointaines
années de potache. Ils voulaient voir du concret. Moteurs à vapeur,
à explosion, électriques, transmissions de forces...
La première oeuvre parlait d'Archimède. "Donnez-moi un levier et
je soulèverai le monde". La démonstration faisait travailler le
public, qui devait actionner une pompe pour remplir des cuves
transparentes posées sur les plateaux d'une balance. A chaque
remplissage, à la goutte près, il fallait faire monter exactement 100
kg de exactement un mètre. En répétant l'opération une dizaine de
fois, on pouvait voir que la pompe avait débité plus des 1000 litres
théoriquement nécessaires avec une balance parfaite, dans le vide
et sans frottement.
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La démonstration suivante faisait la même chose, mais la balance
était remplacée par des vérins hydrauliques reliés entre eux par le
vieux principe des vases communiquants. On proposait au public
de deviner l'importance relative des sources de frottement de ce
système. En appuyant sur une dizaine de boutons dans le bon
ordre, on faisait fonctionner un système fluidique dont le dernier
maillon animait une marionnette représentant Jack Lang en train
d'applaudir sur fond de la chanson des Beatles "Yellow
submarine"
Plus loin, on travaillait encore. Il fallait accrocher des poids d'un
kilog à un mètre au dessus de différents types de ressorts. On
mettait alors un doigt sur la graduation jusqu'à laquelle on
supposait que le poids rebondirait. Une gâche déclenchait la chute
le long d'un guide. Si le poids rebondissait à la même hauteur que
le doigt, on entendait un énorme meuglement qui ravissait tous les
enfants qui s'y essayaient.
On arrivait alors dans le domaine des transmissions, l'on
comparait toutes sortes de systèmes, à courroie sur deux roues de
même diamètre, et sur des roues de diamètre différents, à chaine
avec des pignons de différents diamètres, à roues dentées
s'entrainant l'une l'autre, à renvoi d'angle, à flexible.
Le visiteur devait à chaque fois déclencher un mouvement qui lui
montrait clairement pourquoi lorsque l'on descend 100 kilogs de 1
mètre d'un coté, on ne les remontent pas tout à fait de 1 mètre de
l'autre.
La récompense finale était l'accès à une salle ou le visiteur se
voyait complètement immergé dans un monde inextricable qui
empruntait à la mécanique d'un orgue, aux mécanisme d'une
horloge, ou à un atelier industriel du début du siècle. Arbres,
Pérégrinages (1988-1998) - http://ertia2.free.fr - page /48 155
pignons, chaines à godets, moulins, balanciers à échappement,
renvoyant le mouvement d'un mur à l'autre, et du sol au plafond.
- Qu'est-ce que c'est que ce zimbrecque ?
Il fallait un oeil particulièrement attentif pour comprendre le
cheminement de l'effort que l'on devait fournir d'un coté pour
obtenir de l'autre un petit bonbon en même temps qu'un coucou
sortait d'une l'horloge suisse. Chaque transmetteur était équipé
d'un petit levier qu'il fallait actionner au bon moment pour le
maintenir en tension. Il fallait donc faire de nombreux allers et
retours pour enfin bénéficier de sa récompense.
Gravetou, dépité devant la queue des enfants qui voulaient s'y
essayer, eut l'idée d'unir les forces de chacun. Il proposa à chaque
enfant de se charger d'un levier et de ne le tirer que lorsqu'il
pensait que c'était à son tour de le faire. Il fallut plusieurs minutes
de cris, d'explications et d'impatience pour que chaque enfant
comprenne son rôle et le rôle de chacun des transmetteurs. Alors
tout ce petit monde fut prodigieusement récompensé de son
intelligence collective. Ils arrivèrent à obtenir plus d'une dragée
par seconde, à leur grande joie et au grand dépit du surveillant de
la salle qui fut obligé de remplacer deux fois le magasin de dragée.
Manach, l'oeil toujours sagace, avait démonté par la pensée le
parcours complet de la force initiale et avait découvert un poids
suspendu qui n'avait pas d'action évidente sur le zimbrecque. Le
poids était connecté à un savant dispositif que l'on pouvait
enclancher en tirant sur simple bout de ficelle, allumant ainsi à
l'autre bout de la pièce une petite tuyère placée sous l'ouverture
d'un petit montgolfier qui s'élevait doucement en tirant un
échappement d'horloger qui libérait la roue motrice d'un orgue de
barbarie. L'ensemble du dispositif ainsi démuselé partait en
Pérégrinages (1988-1998) - http://ertia2.free.fr - page /49 155
cacophonie de grincements et de coups de gongs qui s'ajoutaient à
la mélodie barbare.
Ils passèrent alors dans le salon des techniques plus complexes.
Toujours avec 100 kilogs descendant de 1 mètre d'un coté, le jeu
était de remonter 100 kg de l'autre et de mesurer la hauteur
atteinte. Ici, la transmission était faite par une turbine hydraulique
dont la rotation due à 100 litres d'eau descendante entrainait une
autre turbine chargée de remonter 100 litres d'eau. Là, le poids
était suspendu à un fil enroulé sur l'axe d'un générateur
électrique, lui-même branché sur un moteur en charge de
remonter un poids identique suspendu lui aussi à un fil enroulé
sur son arbre. On avait réalisé le même montage, mais en
intercalant entre le moteur et le générateur un chargeur de
batterie et une batterie.
On avait eu l'heureuse idée de démontrer comparativement une
boite de vitesse de voiture et une boite de vitesse de moto, dont les
rapports étaient identiques. Chacun des ensembles étaient montés
dans un carter transparent et chacun pouvait pédaler devant l'un
ou l'autre en changeant les rapports. En sortie de chacune des
boites, une petite turbine faisait jaillir un jet d'eau dont la hauteur
dépendait évidemment de tous les ingrédients: le jarrêt, le rapport,
le type de boite.
Gravetou aurait bien voulu voir la transmission à couple constant,
inventée par Bertin, et basée sur l'élasticité d'une barre de torsion,
mais l'histoire des sciences et techniques semblait l'avoir oubliée.
Ils furent d'accord pour primer le moteur rectilinéaire, jolie
trouvaille pour générer de l'électricité en se passant d'un système
bielle-manivelle. Les lycéens avaient ressuscité une invention des
années soixante-dix. Un piston libre, c'est à dire sans lien avec une
Pérégrinages (1988-1998) - http://ertia2.free.fr - page /50 155
quelconque manivelle, se déplace d'un bout à l'autre d'une
chambre cylindrique horizontale. D'un coté de la chambre,
l'allumage provoque une explosion qui pousse le piston à l'autre
bout d'où il est renvoyé par un ressort. Autour de la chambre, un
bobinage crée un courant à chaque fois que le piston effectue sa
course. Le courant est d'autant plus grand que la course est rapide.
Le prototype fonctionnait avec un bruit terrifiant de Kalachnikov
qui s'amplifiait dangereusement en quelques secondes au bout
desquelles il fallait arrêter le moteur. Au-delà de ce prototype, on
pouvait penser venir à bout de ces défauts et les premières
mesures du rendement permettaient d'être optimiste.
Manach suggéra qu'en symétrisant le système avec un autre piston
dans une autre chambre en prolongement de la première, les
vibrations se trouveraient en opposition de phase et pourraient
peut-être s'annuler les unes les autres.
Gravetou sentait cependant un problème du coté du ressort, qu'il
plaignait sincèrement. Mais tous deux saluèrent la réalisation.
La salle suivante était un manège pour modèle réduit, avec un
pivot central et un bras au bout duquel on pouvait accrocher
divers engins. Le but du jeu était qu'avec le même poids de
combustible on fasse faire un maximum de tours à un poids de 10
kg suspendu à un petit parapente et entrainé à partir du sol par un
engin sur un rail circulaire.! Les résultats s'inscrivaient sur un
tableau après chaque série d'essais. Le carburant était mesuré au
milligramme près. Les paris étaient engagés. Ceux qui pariaient
juste, et ils n'étaient guère nombreux, avaient droit à deux entrées
gratuites, mais cette-fois interdites de pari.
Le tracteur sur rail pouvait recevoir différents types de
motorisation. Moteur diesel couplé à une hélice, avec différents
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types d'hélice ; turbo-réacteurs et strato-réacteur miniatures,
traficotés pour être le moins bruyants possibles ; moteur à essence
ou à gaz, avec différents types de silencieux.
On quittait le manège pour comprendre pourquoi un hélicoptère
avait de grandes hélices, une voilure tournante comme on dit. Eh
oui ! Pourquoi les petites hélices qui maintiennent un avion en
l'air, ne peuvent pas maintenir en l'air, à puissance égale, un poids
immobile ?
Enfin le Musée du Rendement s'ouvrait sur le lac Komodo dont la
rive orientale avait été réservée au musée.
On pouvait monter dans un bateau à moteur électrique que l'on
pouvait accoupler à différents systèmes de propulsion. Le premier
système était évidemment une petite hélice à pas variable, qu'on
pouvait facilement remplacer par une grande hélice ou par une
très grande hélice. Pour faire encore plus grand, on pouvait
remplacer l'hélice par un système à une ou à deux palmes qui
donnait aux passagers l'étrange sensation d'être des Jonas dans le
ventre d'une baleine. Enfin, on pouvait coupler le moteur soit à
une roue à aube, soit à une paire d'avirons, par l'intermédiaire
d'un automate antropomorphe au faciès inquiétant de pirate. Un
loch renseignait en permanence sur la vitesse du bateau, un
anémomètre et une girouette donnaient aussi la vitesse du vent et
sa direction.
Une yole de mer était équipée à demeure d'une hélice que l'on
faisait tourner en tirant sur deux poignée comme si on ramait avec
de vrais avirons, sur siège coulissant, s'il vous plaît !. Le même
système équipait une autre yole dont l'hélice était remplacé par
deux palmes. La troisième yole avait ses avirons traditionnels. Les
Pérégrinages (1988-1998) - http://ertia2.free.fr - page /52 155
Pérégrinages (1988-1998) - http://ertia2.free.fr - page /53 155
sens contraire de l'instinct de rotation de la voile. Manach avait
alors compris l'importance du dessin de cette quille qui participe
non seulement à la propulsion mais aussi à l'équilibre longitudinal
du bateau. Cette analyse lui avait permis de suggérer à l'architecte
du bateau français de l'America Cup quelques idées nouvelles. Il
avait proposé que le dessin de la quille soit dynamique, c'est à dire
que l'on puisse le modifier en course. Un bateau qui ne marcherait
que sous une seule amure aurait, pour un rendement maximal,
une pale d'hélice dissymétrique, avec une section inspirée de celle
des ailes d'avion, avec un intrados et un extrados. Il faut donc
savoir inverser l'intrados et l'extrados à chaque changement de
bord. Les calculs montraient même qu'une telle quille devait avoir
une orientation légèrement différente de celle du bateau pour
mieux remonter au plus près. Il avait proposé un système inspiré
des rayons de vélos. En tendant les uns et en relachant les autres,
on peut voiler ou dévoiler une roue. On pouvait imaginer
facilement un dispositif du même type pour voiler dans un sens ou
dans l'autre une quille creuse à enveloppe semi-rigide. On lui avait
ri au nez et la France avait perdu le défi de l'America Cup.
Dans la contemplation de cet étrange bateau, les visiteurs
réagissaient de façon amusante. Ca s'engueulait ferme, entre ceux
qui comprenaient et admettaient et ceux qui criaient à la
tromperie en invoquant un j'n'sais quel moteur caché.
- Le sens commun a de terribles oeillères, c'est pour cela qu'il est
commun, conclut sentencieusement Gravetou
Derrière eux, le long du batiment, on avait installé un aquarium de
40 mètres de long et de 10 centimètres de profondeur. Cette
profondeur était juste suffisante pour que deux maquettes de
bateau d'environ un mètre flottent sans racler le fond.!
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Sur la deuxième maquette, au lieu de l'hélice habituelle, on avait
monté un rotor cycloīde à trois pales. Manach se souvint du
contact qu'il avait eu avec Monsieur Lipp, l'inventeur niçois du
rotor Lipp, dérivé du rotor Voigt-Schneider. Les pales montées sur
ces rotors ont la particularité de s'orienter cycliquement,
reproduisant ainsi le mouvement des queues de poisson. Lipp
avait pour sa part trouver le moyen de placer virtuellement le point
de commande de l'orientation des pales à l'extérieur du cercle
décrit par l'axe des pales. Alors que le rotor Voigt-Schneider était
seulement utilisé pour la propulsion des gros remorqueurs, le
rotor Lipp pouvait tout à fait s'adapter sur des vedettes rapides
comme sur de gros navires. Il fut rempli d'aise de pouvoir
contempler cette micro-réalisation. Avec contentement, il expliqua
à son ami que la position du point de commande déterminait
l'amplitude du débattement des pales de part et d'autre de la
direction de progression du bateau. A faible allure, on distinguait
bien l'ample mouvement de godille de chacune des pales. A
grande vitesse, le mouvement se réduisait à un rapide frisson, sans
le bruit et la cavitation que l'on pouvait observer sur la maquette
d'à coté avec son hélice classique. Manach se rappela qu'à
l'époque, l'inventeur avait réalisé un prototype entièrement
mécanique. La maquette qu'ils avaient sous les yeux étaient sans
doute, elle aussi, à base d'un complexe assemblage de pignons
savamment déformés. Manach, pour sa part, avait trouvé l'idée de
remplacer la mécanique par un moteur électrique sur chaque pale.
- Mais ! Les pales ne tournent pas, elles oscillent !
- Faux ! Mon cher. Par rapport à nous elles ne tournent pas, mais,
comme elles sont solidaires du rotor principal, elles tournent avec
lui. Il faut donc les faire tourner dans l'autre sens. Un tour pour un
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tour, c'est la loi. Pendant la moitié d'un tour, la pale tourne plus
vite et pendant l'autre moitié, elle tourne plus lentement. C'est
comme ça qu'elle oscille. Le tout est de bien synchroniser l'avance
et le retard selon la position de la pale par rapport à la direction
du bateau. Je propose de placer dans le rotor principal un
accéléromètre qui peut donner sans se référer à l'extérieur la
position angulaire du rotor principal. Il suffit de lui asservir
l'accélération ou le ralentissement des moteurs électriques de
chacune des pales !
Manach fit aussi remarquer l'absence de gouvernail, en expliquant
qu'il suffisait de changer le pas des pales de façon collective pour
que la poussée change d'orientation. Lipp avait ainsi imaginé
qu'avec un rotor à l'avant et un rotor à l'arrière des gros navires,
tous les déplacements imaginables devenaient possibles: en avant,
en arrière, en translation latérale, en crabe. Fini, le casse-tête du
vent et des courants à l'approche d'un port ou d'un écueil. "Aller
là où je veux, au millimètre près", rêve de tous les commandants.
L'exposition se terminait par une tentative d'explication sur le
rendement d'un système conceptuel. Il ne s'agissait alors plus de
Joules, de calories perdues et de système physique. Il s'agissait de
transformations non physiques, ou le rendement peut s'exprimer
en termes d'efficacité et de complexité d'une chaine d'opérations
sans travail physique.! L'abstraction était intéressante, d'autant
que l'exemple choisi pour illustrer le propos portait sur la
comparaison de trois systèmes de traduction automatique. Les
deux amis se regardèrent, ravis que l'exposition offre un écho à
leur conversation précédente. Ce qu'ils virent les combla plus
encore.
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Le visiteur était invité à taper une phrase en français au clavier
d'une machine. Sur l'écran apparaissait plusieurs fenêtres. La
première affichait la même phrase en anglais, telle que traduite par
le premier système. Cette phrase anglaise était alors fournie à
nouveau au système pour une traduction dans l'autre sens. La
comparaison entre la phrase initiale et sa double traduction était
parfois cocasse. La seconde fenêtre montrait la même chose avec le
deuxième système de traduction. Les cocasseries n'étaient pas
forcément les mêmes. La troisième avait le bon goût de poser
quelques! questions pertinentes sur la phrase fournie par le
visiteur, avant d'afficher une traduction en espéranto et sa
retraduction en français, étonnante de justesse, souvent mot pour
mot. Manach se souvint du projet hollandais auquel il s'était
intéressé, et qui avait justement pris l'espéranto comme langue
pont pour passer d'une langue à une autre. Il en avait le résultat
sous les yeux.
"Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme", la phrase
valait d'être répété à la lumière de la transformation conceptuelle
qui s'était déroulée sous leur yeux. La perte se transformait-elle en
chaleur, en chaleur humaine peut-être ?
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10.Univers sonore
Au lieu de l'artiste
annoncé, ce fut un garçon
d'une dizaine d'année qui
l'aborda.
- C'est toi le drôle de
philosophe ?
Etonnant, cette façon de
classer les gens après
quelques phrases laissées
au coin d'un ordinateur.
Mananch accusa le
caractère réducteur de
l'appellation et, mi-content, mi-raisin il finit par sourire au gamin
qui lui prit la main.
De boulevards en ruelles, ils arrivèrent à une discrète maison. Le
rez de chaussée n'avait que deux pièces, l'entrée et la grande pièce.
D'un coté, on y remarquait une longue table de ferme en bois
sombre à la fois table de salle à manger et table de cuisine.
Fernand Broc expliqua qu'une cuisine fermée sentait la tristesse
d'une ménagère solitaire devant ses patates et son autocuiseur, et
que la vie valait bien quelques mauvaises odeurs et un évier
débordant parfois de vaisselle sale. Ca valait bien aussi qu'on
s'attarde à tout moment autour d'une grande table l'on trouve
parfois des amis, parfois une rondelle de rosette et son canon de
rouge, parfois un roman policier ou une pelote de laine, parfois
l'ordinateur portable ou la déclaration de revenu, la carte au
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1/25000 pour la prochaine ballade, la boite de peinture, la
télécommande ou le jeu de petits chevaux, les groseilles
fraichement cueillies du jardin. De l'autre coté, le chevalet et une
peinture esquissée, un fouilli d'objets incongrus, de toiles et de
livres, des fauteuils. Salon, salle à manger, bureau, l'un ou l'autre,
l'un et l'autre.
En face, le jardin, parlons-en. En fait cette pièce à tout faire était
plus un atelier qu'autre chose, à voir cette grande baie vitrée qui
s'ouvrait sur le jardin et au-delà sur la ville. Fernand Broc parla du
saule, qu'il avait baptisé Ophélie, en référence à Shakespeare, et au
féminin, pour mieux lui suggérer la rivière qu'il aurait voulu avoir
en bas du jardin, et qu'il n'avait pas. Il avait planté ce saule en lui
promettant toute l'eau qu'il voudrait. Un saule vit près de l'eau,
n'est-ce pas ! Alors, il avait commencé par construire une petite
fontaine sculptée en pierre meunière, représentant vaguement un
moteur au carter béant dont émergeait un piston, le tout accolé à
un radiateur d'où l'eau giclait par le bouchon du haut, avant de
retomber en trois cascades successives jusqu'au fond d'un bac en
forme de proue de bateau.
Fernand Broc expliqua que ces trois cascades avaient des hauteurs
différentes et qu'en écoutant bien, on pouvait distinguer trois
univers sonores différents par la hauteur du timbre et par la façon
dont le son montait à chaque fois que l'eau giclait du radiateur
pendant quelques secondes.
Cette fontaine était à l'origine de tout. Broc avait d'abord été
peintre et sculpteur, mais du jour sa fontaine fut terminée, il
découvrit les trois murmures de cette source et décida de
s'intéresser aux bruits de la nature. Non pas des bruits, trop
péjoratifs, sentant le gênant, le vulgaire, mais des bruits. Eh oui, la
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langue française n'avait pas d'autre mot: un son,! une note, non !
un bruit, le petit bruit de la souris qui grignote, le sifflement du
merle, le chant du rossignol, le bruissement d'un drap dans le
silence de la nuit, le fracas du tonnerre, le tumulte des vagues,
vous savez les vagues, écoutez-les. Cette vague qui monte en
silence, que son silence fait paraître encore plus haute au baigneur,
si haute qu'elle se prend de vertige et qu'elle retombe en
s'enroulant, toujours silencieuse et soudain se fracassant sur elle-
même dans un grondement sourd rehaussé par des milliers
d'infimes détonations aigues de l'écume, bulles d'eau! éclatantes.
Roulement d'une vague malaxante, inexorable comme les
tambours d'une armée en marche sur le front et dont la note
monte à mesure que la vague se rapproche du baigneur. Et puis
tendez encore l'oreille pour saisir l'onde sonore! à l'approche du
sable. Ce n'est plus de l'eau contre de l'eau, des bulles contre des
bulles, c'est de l'eau contre du sable dans l'eau. Rapidement le son
crisse par millions. Oui, un son peut crisser par million. Il n'a pas
fini de crisser, écoutez encore comme ce crissement se transforme
au moment même la vague, devenue simple lame d'eau, se
retire dans son océan. Ce n'est plus eau contre sable, mais sable
contre sable, crissement qui s'étouffe d'un grain de sable qui se
roule sur d'autres grains de sable, arrêtés dans l'instant.
Fernand Broc avait tout enregistré, tout écouté. Il avait branché sa
collection sur un oscilloscope, pour mieux voir tout ce qu'il
n'arrivait pas à entendre et chaque son laissait sur l'écran la trace
de l'air qu'il avait mis en mouvement. Le grincement de la porte, le
claquement de doigt, le grattement du stylo sur le papier, les pas
de la voisine en talons hauts dans l'escalier. Il s'était intéressé aussi
à la voix humaine. Non pas l'opéra la chanson française. Non,
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l'Opéra, le batiment, avec un grand O, lorsque, à l'entracte, l'oreille
encore chaude du "Combien de fois au jour a succédé la nuit...", il
était monté au dernier étage du hall du Palais Garnier et avait
soudain découvert le pépiement d'une foule, qui s'élevait par
confinements successifs depuis le rez-de chaussée, renforcé à
chaque étage par le tissage des conversations des foyers des
balcons. Vous savez, ces conversations qu'on a envie d'avoir de
s'être trop contenu pendant tout un acte il fallait se taire et
réprimer ses réflexions, ces conversations retenues, la voix ni trop
haute, ni trop forte, ni trop enthousiaste - on est entre gens de
bonne compagnie, on ne s'épanche qu'avec discrétion - Fernand
Broc, tout là-haut, avait choisi de rester seul dans la saveur de ce
qu'il venait d'entendre. Mais ce son multicolore qui venait d'en
dessous l'avait submergé. Alors, il avait oublié Bellini et avait
écouté le bruit des voix. On croit saisir une phrase, non ! les mots
ont été couverts par d'autres mots. On est à la frontière entre le
son du grand nombre et le son d'un seul, on devine encore
l'envolée d'une demi-phrase mais on cherche en même temps
l'harmonie des cinquante voix mêlées.
Fernand Broc était alors revenu plusieurs fois au Palais Garnier,
avec son enregistreur, non pour pirater quelque événement
musical, mais pour voler la fumée de bruits qui montait dans
l'immense antichambre de l'Opéra de Paris.
Après cette découverte, il en eut une autre plus prosaīque. Cette
fois-ci, le théâtre de ses bruits était un HLM, vous savez, ces cages
d'escaliers où même le bruit de vos pas vous inquiète. En montant,
il avait volé le bruit de la rampe en fer et sa résonance quand on
l'agite. Il visitait alors un vieil ami peintre que son art n'arrivait pas
trop à nourrir. Il s'était assis, le regardant peindre, en silence. De
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l'appartement d'en dessous montait une logorrhée, un flot de
paroles criardes qu'une femme devait jeter à son mari
probablement, un flot qui ne s'interrompait pas. Fernand Broc
avait fait le rapprochement avec son expérience du palais Garnier:
on était encore on pourrait presque comprendre la phrase,
ou un mot peut-être, mais la voix passe-muraille abandonnait aux
murs tout son sens et on ne percevait plus ici qu'un murmure
véhément, si tant est qu'un murmure puisse être véhément.
Le troisième endroit il vola des voix fut naturellement la cour
d'une école primaire, dont les stridences énervent les vieux qui
veulent que l'humanité meure avec eux.
Il eut encore un grand bonheur, quand Margot lui avait demandé
de garder son bambin de trois ou quatre ans le temps d'une
course. Il avait installé le gamin sur le tapis, avec une caisse de
morceaux de bois de toutes formes et de toutes tailles. Très vite, le
gamin l'avait oublié et s'était absorbé dans ses constructions, qu'il
ponctuait de séries d'onomatopées avec une virtuosité sidérante.
Concert de vroom, pich, tarrra, tarrra tratra, berk, chochoun,
brrrrrrrrrr rrrr rrrrr rrrr, tiiiifuug, blog, bzzzz, bzzz, sur tous les
tons, dans tous les rythmes, souvent dans des dialogues endiablés
entre planchettes, cubes et baguettes. Envoûtement dont Fernand
eut du mal à se sortir quand il pensa à enregistrer ce moment
béni. Dans sa précipitation pour attraper au vol ces merveilleuses
langues d'enfants, il fit une fausse manip qui lui fit manquer tout
un passage, puis jura à l'étouffée quand il constata qu'il était en
train d'enregistrer en effaçant du même coup le bruit d'un sac
plastique prisonnier d'un arbre et que le vent luttait pour lui
enlever. En réécoutant le bout de concert sauvé, il confirma son
impression de richesse syntaxique et sémantique constamment
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renouvelée. Il avait compté, après analyse sur son oscilloscope,
jusqu'à douze phonèmes en deux secondes. Au delà de toute
science, il avait aussi noté l'harmonie qui se dégageait de cette
improvisation spontanée. On aurait pu dire qu'il n'y avait pas une
note fausse ni une faute de rythme, il en avait été frappé, à tel
point qu'il emprunta l'ordinateur d'un ami pour y regarder de
plus près. L'analyse spectrale des fréquences émises par notre
virtuose révélait que la hauteur des sons prononcés n'avait rien à
voir avoir les rapports mathématiques qui peuvent exister entre les
différentes notes de notre musique d'adulte. L'enfant se jouait un
univers sonore qui n'avait rien à voir avec le demi ou le quart de
ton, avec un tempo à soixante à la noire ou une mesure à douze-
huit.
Troublé par cette découverte, il en profita pour étudier la
collection des bruits naturels qu'il avait déjà engrangé. Il découvrit
que la nature ne savait pas vraiment la musique et qu'en général
elle savait produire des sons agréables sans être passé par le
conservatoire.
En fait, son analyse était erronée, il l'apprit plus tard lorsqu'un
chercheur, qui avait travaillé sur la modélisation du vivant, lui avait
montré, sur des exemples concrets, que la nature avait elle aussi
ses propres lois, par exemple pour déterminer l'angle que fait une
branche avec un tronc, puis l'angle que fait une nouvelle pousse
sur cette branche avec la branche mère, et donc, que si un arbre a
l'air beau, c'est qu'on peut le mettre en équation, n'en déplaise
aux tenants de l'essence divine de la nature.
Pour ses sons naturels, il aurait fallu qu'il pousse plus loin son
investigation. Il aurait fini par trouver les séries mathématiques
correspondant à chacun des bruits qu'il avait enregistré, y compris
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bien sûr les onomatopées angéliques du gamin ou la logorrhée de
la voisine du dessous.
!
Par la suite, Fernand s'était acheté son propre ordinateur et les
gadgets qui doivent aller avec, autant pour analyser les bruits, que
pour les transformer ou en fabriquer de toutes pièces. Il avait eu
du mal à faire comprendre au marchand que ce n'était pas d'un
clavier de cinquante quatre notes dont il avait besoin, mais d'un
truc à changer des bruits, des bouts de bruit ou des bouts de
n'importe quel truc en bruits. Les quatre premiers marchands
l'avaient regardé avec ce qu'il avait appelé "un air inintelligent", en
précisant toutefois que c'était la première fois qu'il voyait des gens
avoir cette tête là. Il s'était dit que notre mariage avec la gamme
dodécaphonique pouvait durer encore longtemps, sans doute
jusqu'à la mort de l'humanité, bel exemple de fidélité.
De fil en aiguille, il s'était retrouvé à l'IRCAM, mais, n'étant ni
chercheur ni musicien, il </