Mythobiographie
Ma première vie, je ne l'aie pas connue. Peut-être que si, mais je ne m'en souviens pas.
Dommage! Il y a tant de vies que j'aurais voulu vivre. Mais vivre, c'est une chose, se
souvenir en est une autre, et l'on ne parle bien que de ce que l'on se souvient. Peut-être
vaut-il mieux n'en rien savoir : étais-je vache sacrée ou cancrelat, paysan ou
troubadour, peut-être. Sûrement Duc ou Prince, j'en sens vibrer les regrets.
Ma première vie, celle dont je me souviens,
est déjà loin, loin là-bas, faite de rires, de
cris et de larmes, comme celle de tous les
enfants, qui se remplissent de la vie de
leur parents. Une première vie, ça
compte : les odeurs du passé, des parquets
cirés et des cierges, une machine à coudre
à pédale, les jalons de l'enfance, un
pantalon, une bulle de champagne, les
jours où la maison bruisse dès le matin du
langage des frou-frous de fêtes, les jours
sombres où l'on entends pleurer, les
premiers mots qu'on déchiffre sur les publicités des magasins. Reproches et caresses,
c'était ma première vie, une vie antérieure.
Ma deuxième vie, je ne suis plus sûr de l'avoir vécu. Quelques traces, photos, carnets de
notes. Ai-je ou n'ai-je pas été, un pion parmi d'autres , un être parmi d'autres êtres.
Ont-ils ou n'ont-ils pas été, ces autres êtres qui se promènent aujourd'hui comme des
lueurs lointaines. Nostalgie ou non, peu importe, c'est là une autre vie antérieure.
Peut-être avais-je été suffisamment sage ? En tous cas, on m'a réincarné un peu plus
près. Tiens, mai 68, l'avez-vous vu, cet étudiant rouquin, tâches de rousseur, non, pas
Cohn-Bendit, un autre, grand, mince, humant la tiédeur du printemps, les yeux
lacrymogènes, insouciants et ouverts de plus en plus grands. Celle-là, ce fut vraiment
une réincarnation sympathique. Si un jour je me réincarne en cancrelat, j'espère que
ma mémoire sera toute petite, pour ne pas me souvenir de cette vie-là. Ma vie de
cancrelat n'en serait que trop triste.
Ma vie suivante, je n'ai pas vu un seul cancrelat, ni une seule vache, ni sacrée, ni non
sacrée. On m'a carrément changé de planète : une vie rien qu'avec moi et moi, enfin
presque, parce qu'une planète, malgré tout, ça n'est pas du néant, même si elle n'est
que de glace. Simplement, on y voit moins de monde, ça ne marche pas pareil. Il n'y