parlé disparait d’un seul coup, il n’y a plus qu’un seul univers, et il est partout corruptible. Et
donc on a eu tort, dit-il, d’associer perfection et incorruptibilité. Il écrit ceci!: «! ceux-là qui
exaltent si bien l’incorruptibilité et l’inaltérabilité, je crois qu’ils en viennent à! dire ces choses à
cause de leur grand désir de beaucoup survivre et de la peur qu’ils ont de la mort.!Il est hors de
doute que la Terre est bien plus parfaite étant comme elle est, altérable et changeante, que si elle
était une masse de pierre, et même un diamant très dur et impassible.»
Et donc ce qu’il dit, c’est qu’on s’est trompé en associant trop directement le temps qui passe et
la mort. Peut être que la mort n’a rien a voir avec le temps qui passe. Simplement, notre pensée
de la mort habille le temps, c’est même peut être le vêtement principal du temps, qui détermine
notre rapport au temps. Autrement dit c’est la pensée de la mort qui structure notre relation au
temps, beaucoup plus que le temps même. Autrement dit nous pensons le temps à partir de la
mort, alors que, dit Galilée, nous devons penser la mort à partir du temps.
Alors, l’affaire est en fait plus compliquée que cela évidemment, parce que le temps, comme
vous l’avez dit, semble être à la fois ce qui fait durer les choses, et aussi ce qui fait que rien ne
demeure définitivement. Nous durons, puis un jour nous cessons de durer. Et donc toute mort
renvoie au phénomène de la fin, quelque chose se termine, mais aussi à la fin du phénomène, au
sens où on ne sait pas ce qui se passe après elle. Elle conjugue donc deux ambiguïtés, celle du
néant, et celle de l’inconnu. De là son mystère. Nous comprenons la corruption, la
transformation, la dissolution. Nous comprenons le changement, même si c’est difficile – j’y
reviendrais peut-être – nous saisissons que quelque chose peut subsister quand les formes
passent, mais la mort tranche tout cela, qui demeure réfractaire à la pensée, à la science, et au
discours.
Pourquoi!? Parce que nous sommes incapables de penser le néant. Comme le disait Bergson!: «!le
néant, ou l’idée de néant, est une idée qui est destructrice d’elle-même.!» Autrement dit, on ne
peut penser le néant, et le concevoir, que si on n’y pense pas. Puisque dès qu’on pense le néant,
par tous les stratagèmes qu’on peut imaginer, on en fait immédiatement quelque chose qu’il ne
peut pas être. On va lui attribuer une substantialité, une spatialité, peut être une forme, on va le
faire être. On va le faire exister d’une certaine façon. Ce qui contredit l’idée même l’idée de
néant. Et donc le néant n’est pensable que si on n’y pense pas, puisque penser le rien n’est jamais
penser à rien.
Et c’est ça qui rend la mort impensable, si on l’assimile au néant. Et donc, on ne peut la penser
que si on la distingue du néant, c'est-à-dire si on imagine qu’elle se produit dans un contexte qui
lui ne meurt pas. Par exemple, quand je meurs, mes atomes ne meurent pas. Ils ne meurent pas
parce qu’ils n’ont jamais été vivants. Ils vont se recombiner ailleurs, mais il y a quelque chose qui
perdure. Et on ne peut penser la mort qu’en imaginant que quelque chose, autour de cette mort,
ou avec cette mort, ne disparait pas.
De même qu’on ne peut penser l’origine de l’univers qu’en imaginant qu’avant l’univers il y
avait quelque chose qui a pu créer l’univers. Pour la même raison, on ne peut pas penser le néant.
Penser l’origine de l’univers, c’est penser comment l’absence de toute chose, c'est-à-dire le néant,
est devenu quelque chose. Et à chaque fois qu’on raconte l’origine de l’univers, on prononce des
phrases qui contredisent l’idée même d’une origine de l’univers. On dit par exemple!: «!à
l’origine de l’univers, il y avait, je ne sais pas, le vide quantique, ou une collision de trous noirs,
ou Dieu, ou des lois physiques!», peu importe. Ces phrases là contredisent l’idée même que
l’univers a une origine. Parce que ou bien la chose qu’on met en amont des autres a toujours été
là, ce qui veut dire qu’il y a toujours eu quelque chose, donc l’univers n’a pas d’origine, ou bien
cette chose qu’on met en avant est elle-même l’effet d’une cause antérieure qui l’a produite, et ce